La chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker est de retour au Théâtre national de la danse – Chaillot avec sa pièce Cult Rosas danst Rosas. On y était, et cette pièce nous a une nouvelle fois hypnotisé.es.
Quatre danseuses sur scène pour ce quatuor aussi puissant que minimaliste : bienvenue une nouvelle fois dans l’univers de Keersmaeker. Créée en 1983 avec sa compagnie Rosas, la pièce a été interprétée près de 500 fois par 28 danseuses issues de cinq générations différentes. Cette pièce culte de la danse contemporaine continue d’inspirer, de traverser les époques et de conquérir son public.
Sur scène, les quatre interprètes qui portent la pièce aujourd’hui sont Jasmine Achtari, Eva Galmel, Nina Godderis et Momiji Kuromaru. La musique, elle, est signée par Thierry de Mey et Peter Vermeersch.
La pièce se déploie en trois mouvements, comme une lente montée en tension. D’abord, on semble tous.tes partager une même insomnie, sur le plateau comme dans le public. Un silence profond, au rythme de respirations angoissées, tente de bercer les spectateur.ices, sans jamais parvenir à les faire plonger dans le sommeil. Une insomnie rythmée par la répétition incessante de mouvements simples en apparence, mais d’une grande complexité d’écriture. On se tourne et se retourne dans nos sièges, tout comme les quatre danseuses allongées au sol, attendant avec impatience quelque chose qui n’arrive jamais. Cette insomnie est démoniaque, et se prolonge jusqu’au réveil. Apparaissent alors les chaises positionnées par trois en diagonales parallèles. Les corps se redressent, les chaussures aux pieds, et une énergie plus mécanique s’installe, au rythme métronomique de la musique. Enfin, debout, la pièce se fait plus souple et plus ample, les chaises désormais alignées au fond de la scène, face au public, jusqu’à un dernier mouvement en manège, plus rapide, presque fiévreux.
La mise en scène est sobre. Elle ne cherche jamais à distraire de cette progression, mais accompagne simplement le besoin de l’écriture chorégraphique. Pas de coulisses, pas d’artifice. Seulement quelques miroirs discrets au sol le long des côtés du plateau, des lumières sobres qui évoluent avec les scènes, des ombres portées sur les murs qui viennent démultiplier chaque mouvement. Les costumes suivent cette même logique, avec des jupes et chemises amples aux couleurs ternes, des collants noirs, une allure qui évoque presque des vêtements de nuit laissant au mouvement une respiration libre.
L’unisson résonne dans les respirations. À certains moments, les quatre danseuses semblent ne plus faire qu’une, dans une harmonie étourdissante. Les mêmes mouvements, répétés, forment des boucles sans fin, avant que d’infimes décalages ne viennent peu à peu les dissocier. Tout est extrêmement codifié, chaque détail témoigne d’une attention rare. Vivacité, précision, puissance et nonchalance se répondent sans cesse, dans une écriture réglée au millimètre, où la ligne du corps compte autant que celle des placements dans l’espace. Il y a peu de relâchement pour une recherche de l’épuisement. Le plus troublant reste le contraste entre les mouvements du corps et les intentions. Ces dernières semblent libres, provocatrices, quand les corps, eux, restent enchaînés dans une répétition sans fin. Tous les vides sont comblés, et l’on sent dans ce jeu de mouvements une force et une conviction intérieures portées par une grande complicité entre les interprètes.
On retrouve cette même logique de répétition dans une autre pièce fondatrice de Keersmaeker, Fase. Rosas danst Rosas emmène les spectateur.ices à regarder en face les gestes du quotidien, dans ce qu’ils ont de plus banal. Et pourtant, il s’en dégage une vérité que l’on n’avait encore jamais su nommer. Laquelle ? Impossible à dire. On la ressent, simplement. Ce vide, les danseuses le comblent par la perfection de leurs lignes et de leurs gestes, qui disent toute la plus grande simplicité et l’évidence apparente. Comme si elles, contrairement à nous, n’avaient plus à chercher le sens des mouvements que nos corps subissent sans y penser.
C’est une répétition sans repos, à l’image de nos propres corps, façonnés par des mouvements bien définis que l’on finit par maîtriser à la perfection sans jamais savoir pourquoi on les exécute ainsi. Des mouvements calqués sur ceux des autres, influencés eux-mêmes par notre système capitaliste néfaste et les structures sociales qui le constituent. On serait alors prisonniers.ères non pas de la répétition de notre propre quotidien, mais de la banalité des gestes collectifs, rendue si évidente qu’on n’en interroge jamais ni le sens, ni la complexité, ni l’enfermement qu’elle dissimule.
Dans cette pièce, on a l’image d’une dimension presque industrielle, avec des gestes qui s’enchaînent dans une précision qui n’est pas sans rappeler l’univers mécanique de Charlie Chaplin. Les corps ne semblent jamais pouvoir s’arrêter, comme enroués dans une logique robotique. Pourtant, c’est peut-être dans cette répétition même que se cache l’exploration de chaque geste dans toutes ses potentialités, en fonction de la variation des amplitudes, des dynamiques, des intensités.
Cette écriture si singulière n’a d’ailleurs cessé d’irriguer la danse contemporaine depuis 1983. On pense notamment au chorégraphe Ohad Naharin, qui reprend l’usage de chaises dans sa pièce Echad Mi Yodea, dans laquelle les mouvements font écho à ceux de Rosas danst Rosas.
Ce qui reste, au sortir de la représentation, c’est cette sensation de douce nervosité, de nonchalance qui côtoie une intensité presque électrique. Keersmaeker nous trouble par sa capacité à transformer l’épuisement recherché des corps en une forme de grâce hypnotique.
Les quatre danseuses semblent prises dans une organisation du mouvement qui les dépasse, comme si leur corps devait sans cesse répondre à une série d’injonctions invisibles. Et pourtant, dans cette mécanique, quelque chose résiste : un regard, une façon de se tenir, un mouvement de tête, une présence. Les corps sont extrêmement contraints, mais ils ne sont jamais réduits à cette contrainte.
Il y a d’ailleurs dans Rosas danst Rosas une véritable recherche autour de gestes associés au féminin : s’asseoir, se recoiffer, croiser les jambes, jouer avec ses cheveux, se regarder. Keersmaeker les isole, les répète, les décompose et les soumet à la même rigueur que le reste du vocabulaire chorégraphique. La force féministe de la pièce se trouve justement peut-être dans la manière dont est rendue visible ces gestes et comportements que les corps féminins ont appris à reproduire. Les corps féminins deviennent le point de départ d’une réflexion plus large sur les normes, les structures sociales et les mécanismes qui organisent nos gestes.
Devenue culte, Rosas danst Rosas a débordé le cadre du plateau. Sa version cinématographique, réalisée par Thierry de Mey en 1997, est rapidement devenue emblématique. Plus récemment, la plateforme participative Re:Rosas! a ouvert une nouvelle voie de transmission en enseignant pas à pas le deuxième mouvement dans une version simplifiée, invitant chacun.e à filmer sa propre interprétation et à l’envoyer à la chorégraphe elle-même.
Plus de quarante ans après sa création, Rosas danst Rosas continue ainsi de circuler, de se réinventer et d’interroger ce que nos corps font sans même que nous y pensions. Cette chorégraphie est née de la répétition, et la perpétuera sans qu’elle soit jamais tout à fait la même.
Photo : Anne Van Aershot