Changement de style et de répertoire après le voyage napolitain de Pene Pati, avec l’une des riches soirées des « Grandes Voix » consacrée cette fois aux talents de jeunes artistes qui donnent un véritable festival de beaux airs magnifiquement incarnés à la scène.
Ils ont récemment uni leurs talents dans Pelléas et Mélisande mis en scène par Jean-Louis Grinda au théâtre Garnier de Monte-Carlo et leur jeunesse, la simplicité de leurs incarnations et leur belle entente avaient été largement soulignées pour cette série de représentations. Quelle bonne idée de les avoir réunis pour un récital de leurs territoires de prédilection, Mozart et Rossini !
Léa Desandre s’est fait surtout connaître à ses débuts, dans Mozart, Cherubino insolent et romantique ou Despina rouée et décidée, puis dans Rossini où elle a été une Rosine fort séduisante. Mais nous l’avions également appréciée dans un spectacle consacré à Julie Andrews où elle chantait, jouait, dansait dans ce style cabaret ou musical où elle excelle également. Et elle a récemment enregistré un très bel album consacré aux deux compositeurs britanniques Dowland et Purcell, intitulé Songs of Passion, avec Thomas Dunford au théorbe. Artiste à multiples facettes, elle construit sa carrière avec intelligence et discernement, alliant une grande présence théâtrale très naturelle à une précision de plus en plus impressionnante dans sa technique de chant.
Quant à son partenaire Huw Montague Rendall, nous avions beaucoup aimé son premier enregistrement intitulé Contemplation de grande qualité qui montrait l’étendue de son talent. Brillant dans tous les rôles qu’il aborde avec une élégance innée et un sens de l’interprétation très personnelle, il fait partie des jeunes barytons très en vue, alliant belle technique, superbe voix et aisance scénique, une somme d’ingrédients gagnante !
Et il avait déjà chanté un Pelléas remarqué au festival d’Aix-en-Provence en 2024, puis, à l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Wajdi Mouawad plus d’un an auparavant, aux côtés de la Mélisande de Sabine Devieihle.
Hier soir, leur réunion se faisait sous le signe de Mozart et de Rossini. Ils avaient choisi de courtes scènes, arias et duos, très connus, où leurs talents réunis ont fait merveille.
Ils ne sont pas de ces artistes qui restent vissés devant leur pupitre durant leurs incarnations bien au contraire. Qu’ils entrent par cour ou par jardin, ils ne cessent de parcourir le devant de la scène, se rencontrant, se toisant, se mesurant l’un à l’autre, divertissant sans cesse le public ravi de ces petits morceaux extraits de grands opéras.
Elle a gardé l’innocence de bon aloi d’un Cherubino (le Nozze di Figaro), adolescent éperdu d’amour, avec un irrésistible « Non so più cosa son » et l’on retrouve également la subtilité de sa Despina (Cosi fan tutte) dans un « Voi che sapete » de grande classe avec belles ornementations, trilles soignés et legato de rêve, un bel hommage à l’art mozartien de l’opéra.
Et elle honore avec autant d’atouts nés d’une technique irréprochable, le bel canto rossinien, plus virtuose encore, en campant une Rosina (Il barbiere di Siviglia) touchante par sa jeunesse, et qui possède une solide assise dans le medium tout en maitrisant de magnifiques aigus, sa tessiture de mezzo-soprano convenant parfaitement au rôle, parfois servi (à tort) par des sopranos. La légèreté du style s’allie merveilleusement avec la richesse d’un timbre capiteux pour ce « Una voce poco fa », qui arrache des applaudissements enthousiastes du public.

Huw Montague Rendall de son côté campe un comte (le Nozze di Figaro) insupportable de vanité, avec un « Hai già vinto la causa » asséné avec l’autorité de l’aristocrate qui considère qu’il a tous les droits. Le timbre est particulièrement agréable à l’oreille et la technique là aussi, parmi ce qu’on peut faire de plus authentique dans Mozart. Ce qui sera amplement confirmé par la sérénade langoureuse et hypocrite d’un Don Giovanni séducteur, « Deh, vieni alla finestra, o mio tesoro », petit bijou accompagné par la délicieuse mandoline soliste de Thomas Maillet.
Dans Cosi fan tutte, il aborde ensuite « non siate ritrose » (et non le « Rivolgete a lui lo sguardo » annoncé dans le programme). Avec cet air, il incarne un Gulgliemo dont on ressent tout à la fois l’aspect petit coq sûr de lui et les quelques doutes qui s’immiscent dans sa pensée. Et là aussi on ne peut que s’incliner devant la technique irréprochable du baryton, son sens des nuances, sa belle possession de l’art mozartien.
Dans Rossini, il confronte brillamment à l’un des airs les plus célèbres du répertoire belcantiste, « Largo factotum della citta » extrait du Barbiere, que le rôle-titre chante en arrivant sur scène et qui multiplie les difficultés techniques notamment du fait d’accélérations régulières du rythme qu’il faut assurer tout en gardant la maitrise de la diction. Et Huw Montague Rendall, avec une sobriété de bon allant, exécute le morceau avec une aisance stupéfiante qui lui vaut une très belle ovation du public.
Le choix des duos renforce encore cette impression de fluidité d’un spectacle sans couture et sans entracte, qui passe allègrement d’une scène à l’autre, illustrant l’osmose entre les deux jeunes chanteurs, silhouettes et allures juvéniles, joie de chanter et de jouer en même temps, incarnation recherchée et paraissant d’autant plus naturelle que la technique irréprochable dont ils disposent, leur permet de se consacrer à une interprétation sensible et intelligente. Et l’on ne saura choisir quel est le meilleur, entre les trois superbes duettos proposés, extraits des trois œuvres de Mozart illustrées dans ce concert et surtout un irrésistible « Dunque io son » du Barbiere, que les deux artistes reprendront en ultime « bis » à la suite d’une standing ovation de la salle survoltée par leurs exploits.

Et preuve s’il en était besoin de leur riche éclectisme, les deux premiers « bis » offerts au public, seront deux duos issus de répertoires très différents : d’abord celui de l’opérette avec – Franz Lehar et « La Veuve Joyeuse », version française (1909) où ils nous donnent un magnifique duo entre Missia Palmieri et le Prince Danilo « Heure exquise »
S’ajoute enfin une petite incursion dans le répertoire de la canzonetta italienne avec le célèbre « Non ti scordar di me » d’Emilio de Curtis (1935), chargé d’émotion.
Enfin, l’orchestre national de Belgique sous la direction du jeune chef Sasha Scolnik-Brower, accompagne les chanteurs avec parfois un trop plein de décibels, notamment dans Mozart (ouverture des Noces aux tempi d’enfer), offrant une lecture de Rossini plus subtile et plus appropriée tout comme le seront les deux parties orchestrales du roi du bel canto, la superbe ouverture du Barbiere, et la « temporale » de l’acte 2 où l’orage gronde littéralement sur scène.
Une très belle soirée qui confirme que de jeunes artistes occupent désormais les scène lyriques avec un talent qui vaut bien celui de leurs ainés !
Visuels saluts : ©Hélène Adam