Créé en 2015, Le Syndrome de Cassandre met en place un vertigineux mélange des genres et des émotions, qui trouve son point d’orgue dans un rire conjointement franc et dérangeant.
C’est un clown aux couleurs étranges qui vous attend au Théâtre du Rond-Point, avec son pantalon d’un beige passé et son manteau au prune tirant tirant vers le gris. Et, surtout, son nez rouge est marron – si l’on nous permet, au vu de ce que signifie, en langage de clown, l’expression « nez rouge », cet apparent paradoxe. C’est que Yann Frisch est à lui seul un oxymore : son pantalon est large et grandes sont ses « savates », comme dit la chanson, mais son air est plus désenchanté que malicieux.
L’espace où il évolue est à l’image de cet être désabusé : sa chambre est étonnamment sombre, séparée du public par un tulle noir, symbole de l’enfermement de ce clown qui tourne en rond – ou en rectangle, puisque telle est la forme de la salle Jean Tardieu. Dotée d’un meuble capricieux, au tiroir qui s’ouvre avec insolence quand on ne lui a rien demandé, et d’une lourde malle, cette pièce respire le saltimbanque en mal de revenus. Alors voilà son locataire qui s’enduit d’essence – pour celleux qui en douteraient, l’odeur qui envahit la salle témoigne de la composition de ce liquide transparent – et s’arme d’un briquet. Il compte. 5, 4, 3, 2, 1… Il aime le chiffre « 1 » et l’étend à l’infini, jusqu’à ce que, enfin, un spectateur l’arrête d’un « non » bien articulé.
En bon clown et en bon magicien, Yann Frisch joue allégrement avec les réactions de la salle, parfois clairement attendues, d’autres fois plus surprenantes. La part d’improvisation, toutefois, est réduite. Ce dialogue entre public et artiste vaut davantage comme signe que comme échange réel : signe de la virtuosité du clown, mais aussi, et plus sûrement, signe de l’ancrage générique de ce spectacle dans ces genres populaires et interactifs que sont le clown et la magie.
Exhiber un signe, c’est toujours déjà le mettre à distance. Ainsi en est-il de ces attributs du spectacle de cirque que sont le coussin péteur ou le tiroir récalcitrant de tout à l’heure : pour bien montrer qu’il ne s’agit que d’un rôle, Yann Frisch retire son nez… Derrière lequel se trouve un autre nez rouge (marron lui aussi). Alors, où s’arrête et où commence le clown ? Quant à la magie, elle apparaît tout entière dans cette malle dont la fonction n’est ici pas sans rappeler le tour de la femme coupée en deux : le magicien y a enfermé sa mère, d’abord immense poupée de chiffon, dont l’état change à chaque fois qu’il ouvre ce coffre : par quelle opération du Saint Esprit un tel tour de passe-passe est-il possible ?
Aux talents de clown et de magicien mélancolique de Yann Frisch, il convient d’ajouter celui de marionnettiste. Un broc en étain et une petite tasse jouent, guidé·es par ses doigts, divers personnages, des apprenti·es comédien·nes à l’enfant abusé par son père en passant par la fillette abandonnée par sa mère. Et c’est là, finalement, son grand art : mettre en scène des horreurs sans en avoir l’air et en faire rire son public d’une façon très singulière, où le rire n’est ni moquerie, ni satire, ni même retenu par la honte de s’esclaffer devant des situations aussi sordides. C’est un rire franc, massif et collectif, et pourtant un rire terriblement perturbant.
Le Syndrome de Cassandre, de et avec Yann Frisch. Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 17 mai.
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage