Près de vingt-cinq ans après sa création, la production de Robert Carsen n’a pas pris une ride et offre toujours cette vision miroir enchanteresse qui permet au spectateur de plonger littéralement dans cette histoire de sirène, d’amour-fou impossible et de malédiction. Le plateau est dominé par l’incarnation magistrale de la soprano Nicole Car, incandescente Rusalka.
Rusalka est de très loin le plus célèbre des dix opéras composés par Antonin Dvořák. C’est la huitième œuvre lyrique du compositeur tchèque et c’est incontestablement un chef d’œuvre régulièrement repris sur toutes les scènes internationales depuis ses origines en 1901 et sa création à Prague, où il a été ressenti comme une sorte d’hymne rendu au folklore musical et mythologique du pays.
Le livret a été écrit par Jaroslav Kvapil, en tchèque, et si l’histoire rappelle le thème principal de la Petite Sirène d’Andersen, ou Ondine de La Motte-Fouqué, ce sont surtout les contes populaires de Karel Jaromír Erben et de Božena Němcová, qui ont inspiré Kvapil.
Kvapil a écrit son texte achevé en 1899 comme un « triste conte de fées moderne » avant de chercher un compositeur intéressé pour le mettre en musique.
Antonin Dvořák, passionné par les contes d’Erben, s’est très rapidement présenté pour la réalisation du projet, qui a abouti à l’élaboration de l’un des plus beaux opéras du vingtième siècle.
Outre cette histoire romantique et tragique de jeune nymphe, cette « Rusalka » venue d’un lac froid et qui tombe amoureuse d’un jeune Prince de l’autre monde, l’opéra possède l’une des plus belles compositions orchestrale de ce début de siècle.
Sur le plan de la mélodie comme sur celui des harmoniques d’une instrumentation riche et variée ou encore du point de vue de la partition vocale qui réserve à chacune des tessitures sa part de romantisme classique et de références au folklore tchèque, tout confine à la splendeur d’une réalisation exceptionnelle.
Dès l’ouverture en mode majeur, quelques accords en mode mineur annoncent le danger imminent qui guette le monde de l’eau et progressivement les passages en mineur vont venir bousculer l’harmonie dominante pour aboutir à un final sombre et tragique.
Les harpes, symbole de la beauté du monde de l’eau, se font entendre régulièrement tout en paraissant progressivement dominées par les cuivres et les percussions, symbolisant les vents contraires. C’est également un opéra de « tubes » puisque l’aria de la lune que chante Rusalka à l’acte 1 fait partie de ces références incontournables pour toutes les sopranos lyriques.
L’opéra de Paris avait fait entrer ce « conte lyrique » dans son répertoire en 2002 dans une production superbe que l’on doit à Robert Carsen et qui a été, depuis lors, régulièrement reprise à la Bastille (2005, 2015, 2019).

Et c’est avec plaisir que l’on retrouve à nouveau cette mise en scène d’une lisibilité parfaite, alliant la beauté esthétique à l’efficacité narrative d’un récit qui s’enfonce progressivement dans le malheur et la tragédie.
Épousant étroitement les évolutions musicales, instrumentales et vocales, illustrant un livret d’une grande clarté narrative (y compris dans sa dimension philosophique propre au conte), Carsen, avec la participation de Peter Van Praet pour les éclairages évocateurs du plateau, nous propose dès l’acte 1 ce tableau célèbre dans une lumière bleutée – en bas le monde du lac, en haut en reflet parfait, le monde des hommes.
L’harmonie semble encore régner malgré les menaces nées des envies de Rusalka, l’ondine par laquelle le malheur va s’abattre. Quand elle invoque la lune, toute vêtue d’une longue robe blanche, c’est vers le monde humain qu’elle tend les bras, ce grand lit « à l’envers » qu’elle convoite.

A l’acte 2, nous sommes sur la terre ferme, mais ce dédoublement du rêve et de la réalité se poursuit dans la gémellité parfaite des décors et des protagonistes à cour et à jardin, un grand trait lumineux vertical séparant ces visions symétriques. Les portes qui s’ouvrent et se ferment sont autant de révélateurs du progressif enfermement dans le malheur, de ce couple, si heureux au départ, et dont le lit se couvre de roses rouges, avant que l’arrivée de la princesse étrangère, double parfait de Rusalka ne vienne perturber l’équilibre et conduire le Prince à répudier sa sirène de glace.

Lors du dernier acte, le chaos, le froid, la nuit ont envahi le plateau et le décor à la verticale en fond de scène, évoque en tournant sur lui-même, le sombre abime où Rusalka a été précipitée en guise de punition de son échec, le lit est défait, les roses rouges jonchent le sol. Et malgré l’ultime tableau où enfin à nouveau réunis, le Prince et l’ondine semble fusionner dans la mort, c’est la désespérance qui domine.

Les costumes et décors de Michael Levine se prêtent au jeu des dédoublements et des ambiguités, passant du noir au blanc quand les lumières sont successivement froides ou chaudes voire brûlantes, les vidéos de Éric Duranteau laissent ondoyer les reflets clairs ou sombres de l’eau mélangeant sans cesse rêve et réalité, tandis que la chorégraphie de Philippe Giraudeau offre d’impressionnants mouvements synchronisés durant les parties orchestrales de l’œuvre.
La direction musicale du chef Japonais Kazushi Ōno, déconcerte au départ avec quelques hésitations concernant le tempo de l’Ouverture et un manque de dynamisme mais très rapidement, sous sa battue attentive, l’orchestre de l’Opéra de Paris prend ses marques et nous livre une partition enivrante soulignant sans excès les contrastes et les accents, livrant une lecture analytique passionnante et fidèle à l’esprit de ce conte onirique.
La distribution est incontestablement dominée par l’impressionnante Rusalka de la soprano Nicole Car qui s’est emparée depuis peu d’un rôle qui lui va comme un gant et auquel elle confère à la fois la puissance de sa voix et la richesse d’une sensibilité à fleur de peau.
Elle est brûlante sous la glace, nous émeut profondément, sans doute encore davantage dans ses dernières désespérantes litanies, « je ne suis ni morte ni vivante » et « pourquoi m’as-tu appelée dans tes bras ? » que lors du trop célèbre « air à la lune ».
Ses longues phrases musicales s’achèvent par des aigus lumineux et fort bien tenus, sa projection est idéale pour la grande salle de la Bastille et son timbre gagne chaque saison en beauté, sa technique s’affine sans cesse et ce qu’on pouvait lui reprocher d’acidité à ses débuts, a totalement disparu au profit d’une suavité romantique.

Renée Fleming avait créé le rôle dans cette production, d’autres interprètes, moins convaincantes l’avaient reprise par la suite (Camilla Nylund, Kristine Opolais pour celles que nous avons vues), Nicole Car en donne une vision renouvelée et rajeunie que le public a beaucoup appréciée lui réservant une ovation spéciale aux saluts.
Si Ekaterina Gubanova lui tient tête en princesse étrangère, par la puissance de son mezzo de wagnérienne accomplie, et se place à juste titre comme la rivale miroir de la belle ondine, Jamie Barton, dont les registres graves et aigus tendent à se dissocier par moment, malgré une honnête prestation, peine un peu pour incarner la noirceur impitoyable de la sorcière Jezibaba.
A l’acte 1 le décor très ouvert ne favorise pas les voix de l’Odin, l’esprit du lac, père de Rusalka, de Dimitry Ivashchenko et surtout du Prince de Sergey Skorokhodov, qui restent confinées sur le plateau sans parvenir à se projeter suffisamment pour provoquer en retour l’émotion attendue.
La basse russe Dimitry Ivashchenko possède un timbre un peu gris, insuffisamment riche en harmoniques et dont la puissance est très inégale selon l’acoustique créée par les décors. Ainsi son magnifique air de mise en garde de sa « fille », son « Malheur ! Malheur, Pauvre Rusalka si pâle » manque-t-il de l’ampleur attendue et nous touche assez peu tandis que progressivement quand les panneaux se resserrent autour de lui, facilitant sa projection, il livre quelques airs plus réussis dont le « oui, il meurt entre ses bras » final.
Inégale prestation également pour le ténor russe Sergey Skorokhodov, dont la voix peu puissante et couverte par Nicole Car comme par Ekaterina Gubanova, est plus soutenue dans les aigus que dans le medium de sa tessiture souvent peu audible, et qui ne peut se débarrasser d’un vibrato parfois envahissant. Son duo final avec Rusalka, notamment l’émouvant « Donne-moi un baiser, apporte-moi la paix » rattrape un peu une impression globalement assez négative, car son investissement y est touchant et mieux chantant.
Cette représentation permet de confirmer l’excellence des membres de la troupe lyrique de l’OnP, que l’on regrette de ne pas voir dans des rôles plus importants. Comme nous avons déjà eu l’occasion de le souligner ils sont tous très bons et très à l’aise scéniquement en plus de disposer de belles techniques et d’un matériau vocal luxueux. C’est notamment le cas de la soprano Margarita Polonskaya en première ondine et du baryton Florent Mbia en « voix du chasseur » (splendide « un jeune chasseur est parti au loin » qui s’élève depuis les coulisses) et garde forestier, qui l’un et l’autre, livrent des prestations très remarquées.

Les deux autres ondines (car les nymphes comme les filles du Rhin vont par trois !), la mezzo-soprano Maria Warenberg et la contralto Noa Beinart ne sont pas en reste, beaux timbres et technique souveraine. Elles nous offrent un trio au début de l’acte 1 puis à la fin de l’acte 3, d’une grande maitrise du phrasé, particulièrement harmonieux et réussi.
Nous n’oublierons pas le garçon cuisinier de la jeune mezzo Seray Pinar qui donne une réplique insolente et juvénile fort appropriée au magnifique garde-forestier de Florent Mbia ce qui donne à leurs scènes un incontestable piquant notamment à l’ouverture de l’acte 2.
La séance du 8 mai était filmée et aurait dû être retransmise en direct sur la plate forme payante de l’Opéra de Paris, POP mais ne le sera pas, le message de la plate forme indique : Nous avons le regret de vous informer que la diffusion en direct de Rusalka du 8 mai 2026 à 19h30 à l’Opéra Bastille est annulée pour des raisons techniques. Une captation de Rusalka sera proposée sur POP ultérieurement.
Visuels Opéra de Paris ©Vincent Pontet/OnP