Elsa Dresig, puisant dans une grande diversité de répertoires, de compositeurs et de langues, s’attaque à la prière à l’opéra. Un choix d’inégal intérêt mais une réussite d’interprétation pour ce quatrième album solo de l’une des sopranos les plus intéressantes du moment par son insolente personnalité.
L’opéra a toujours réservé une place de choix à des airs pour solistes qui expriment la douleur de la perte d’un ou d’une bien-aimé(e), ou l’impossibilité de supporter une situation trop déchirante ou désespérante.
Elsa Dreisig a décidé, avec ce superbe album, de nous offrir quelques-unes de ces magnifiques déplorations, choisies pour partie parmi les plus connues. Mais elle a également puisé dans un répertoire plus rare qu’elle nous fait découvrir et l’ensemble est particulièrement intéressant même si l’on sait que graver un air au disque ne signifie pas forcément vouloir se lancer dans l’intégralité du rôle. Elle couvre ainsi des extraits significatifs de dix-huit œuvres différentes de quatorze compositeurs de toute nationalité (italien, allemand, français, mais aussi tchèque, danois).
Et savoir composer un choix de titres autour d’un thème donne toujours un attrait supérieur à un album, car l’artiste démontre qu’elle a un message fort à faire passer. Elle l’exprime d’ailleurs très bien dans sa propre présentation : « J’ai toujours trouvé les invocations à l’opéra comme des moments de pure magie, tant pour les auditeurs que pour nous, les chanteurs. Ces invocations unissent deux dimensions : un monde d’intimité et de vulnérabilité, qui donne naissance à une palette de couleurs vocales uniques, et l’acte de s’adresser à une personne ou à une force surnaturelle, qui confère à la scène une intensité dramatique singulière. C’est ce mélange d’intime et de dramatique qui me touche tant. Les invocations ne sont jamais anodines ; au contraire, elles sont concentrées, profondes et parfois mystérieuses. Ce sont des moments de pure présence, sans rien à prouver, où le personnage se recentre et où l’on perçoit son âme dans le chant. »
Et l’on retrouve incontestablement cette « pure magie », ce mélange d’intime et de dramatique, dès le premier titre, que tout mélomane affectionne particulièrement tant il est sublime, le « Mĕsíčku na nebi hlubokém » (Hymne à la Lune) extrait de Rusalka d’Antonín Dvořák. La belle sirène aime un homme, mais le monde des humains la fera dépérir et son amour est voué à l’échec.
Le timbre de la soprano est d’une beauté et d’une pureté à vous couper le souffle tandis que sa technique lui permet désormais de braver n’importe quel aigu en lui donnant la plénitude attendue. On reste confondu devant autant de beauté même si l’air a été interprété par de très nombreuses sopranos comme ce sera le cas pour nombre des titres de l’album. Et c’est un exploit de savoir donner sa propre incarnation vibrante, juvénile et solide tout à la fois. Elsa Dreisig a une véritable signature vocale et possède une grâce inégalable qui émeut au plus profond de chacun de nous.
Diction accomplie et prosodie parfaite pour le titre suivant, beaucoup plus rare, mais toujours en tchèque, la prière de Jenůfa pour son enfant, l’opéra de Leoš Janáček, à l’acte 2, « Kde to jsem » (Où suis-je ?) qu’elle interprète comme une véritable scénette de quelques minutes, colorant son chant différemment selon les impressions qu’elle veut transmettre et offrant à l’auditeur un magnifique morceau de cette œuvre forte de Janáček.
On est un peu surpris d’entendre immédiatement après, un de ces « tubes » de Puccini, si chanté qu’il finit par en perdre un peu de son sens, l’air de Lauretta dans Gianni Schicchi, « O mio babbino caro », une supplication de jeune fille à son père, assez légère, que Elsa Dreisig aborde là aussi avec la fraicheur de la jeunesse et une beauté incomparable du timbre.
Elle passe ensuite de Puccini à Verdi avec un petit saut en arrière puisqu’il s’agit de la prière à « La vergine degli angeli » de l’acte 2 de la Forza del destino et l’on doit dire sans hésiter que l’on rend les armes une fois encore. Pourtant la Leonora de la Forza est un rôle soutenu, spinto, sans doute globalement hors des moyens de notre belle soprano lyrique, mais cet air, très doux, très inspiré, soutenu par les harpes et les chœurs, n’a pas ces exigences et si certaines sopranos le chantent avec une voix beaucoup plus large et puissante, la réalisation proposée par Elsa Dreisig ne manque pas de charme. Pour un album en tous cas !
On est moins convaincu par le choix du célébrissime « Casta diva » l’invocation à la lune de la prêtresse Norma dans Bellini, qui exige pour le coup des moyens de soprano colorature dramatique puissants. Ce que Elsa Dreisig n’est pas ni sur le plan de l’agilité vocale qu’exige le rôle ni sur le plan de la puissance et de la largeur de la voix. Mais, si ce n’est sans doute pas encore un rôle pour elle, elle reste comme toujours très agréable à écouter et notre point de vue fait abstraction du fait que de nombreuses interprètes de ce tube de l’opéra, n’ont pas plus (voire moins) le format requis.
Après ces airs fort connus dans l’ensemble, Elsa Dreisig se lance dans l’interprétation de quelques pépites plus rares, dont on apprécie la diversité.
Elle montre aussitôt son talent pour le répertoire français avec cet « Air de la Crau. Voici la vaste plaine » extrait de Mireille, opéra de Charles Gounod (acte IV)
Superbe choix fort bien interprété, on aime la passion et la tristesse qui envahit ses dernières phrases. Dommage que l’orchestre soit bien pâle à ses côtés, entonnant l’accompagnement façon ritournelle sans souligner le drame qui se noue alors que Mireille, éperdue d’amour, mais épuisée, victime d’hallucinations, traverse le désert de la Crau pour rejoindre son bien-aimé blessé « je ne mourrai pas, je ne vais pas mourir… ». Soulignons enfin que les aigus sont magnifiquement négociés dans un ensemble particulièrement mélodieux et pour tout dire, infiniment séduisant.
Un peu plus loin dans l’album on croise un air de l’opéra en français Le Siège de Corinthe (acte III) de Gioachino Rossini et qui n’est pas un air de virtuosité, mais plutôt une complainte mélancolique « Juste ciel ! Ah, ta clémence » chantée par Pamyra, la fille du gouverneur de Corinthe, qui eut une passion folle pour celui qui est désormais à la tête des assaillants contre la cité grecque, Mahomet. Mélodrame assuré puisque Pamyra préfère mourir de sa propre main que de se rendre refusant toute clémence… On se laisse bercer et enchanter par l’incarnation sensible de Elsa Dreisig, respectant le rythme langoureux, mais déterminé auquel répondent les chœurs en arrière-plan.
Le récitatif « Où suis-je? », suivi de l’aria « Ô ma lyre immortelle », extraits de l’acte III du trop rare Sapho de Charles Gounod, nous a totalement convaincus, pour être parfaitement dans les cordes de notre belle soprano lyrique à la voix d’or. Et gageons qu’un directeur de théâtre devrait lui confier le rôle tout entier comme ce fut le cas récemment pour le Louise de Charpentier, à Aix puis à Lyon. Elsa Dreisig a tout à la fois l’innocence, le timbre juvénile et l’angoisse de la femme qui souffre, de ces héroïnes de l’opéra français et excelle dans ce répertoire où elle apporte un naturel rafraichissant et novateur que nous aimons beaucoup. Et saluons la beauté et la stabilité du dernier aigu sur « je vais dormir pour toujours dans la mer ».

Et l’on est ravi de découvrir dans la même veine et la même époque, cette « Prière, ô doux souffle de l’ange! » de Georges Bizet, extrait d’un Clovis et Clotilde plutôt inconnu. Là aussi on mesure l’originalité de notre soprano, qui possède un timbre superbe particulier valorisé par ce type de mélodie où l’on fait appel à la régularité d’une émission qui ne doit pas présenter d’accrocs, mais au contraire une continuité tout en nuances.
Compositrice américaine et pianiste concertiste, Amy Beach est également assez peu chantée de nos jours et c’est un élégant hommage que lui rend Elsa Dreisig en interprétant sur le ton de la mélancolie, le deuxième chant de ses 3 Songs, Op. 11, « Extase « sur un poème de Victor Hugo. Une belle incursion dans la chanson française que Elsa Dreisig affectionne. Rappelons qu’elle avait enregistré en 2020 un très beau récital de chansons et lieder sous le titre de Morgen, qui comprenait notamment des mélodies de Duparc.
Dans un norvégien impeccable, celle qui n’a jamais de problème pour offrir une diction de rêve dans chacune des langues qu’elle pratique à l’opéra, nous présente une incarnation sensible et romantique de la célèbre Chanson de Solveig, extraite de Peer Gynt de Grieg, « Kanske vil der gå både Vinter og Vår » (Peut-être y aura-t-il à la fois l’hiver et le printemps). C’est une sorte de berceuse dont la mélodie est devenue universelle, constitue sans doute l’un des airs les plus célèbres de la composition de Grieg pour la pièce d’Ibsen.
Et c’est vers une oeuvre emblématique au Danemark, Drot og Marsk ( Roi et Maréchal) de Peter Arnold Heise que se tourne ensuite le choix d’Elsa Dreisig.
En honneur à ses origines danoises, elle choisit cette douce prière de l’infortunée Ingeborg, séduite par le Roi que son mari, le maréchal Stig complote d’assassiner, ce qui conduira la belle au suicide. L’air « Jeg beder for hver en vejfarende sjael « (je prie pour l’âme de chaque voyageur » est chanté par Aase à l’issue du drame.
Et si l’on quitte la Scandinavie (avec regret), on reste quand même dans l’opéra rare avec Anna di Resburgo de Carolina Uccelli (1810-1838) et le récitatif et air de Anna à acte I, « Sulla rupe triste e sola … Ma dopo tanti sospiri e pianti » (Sur ce rocher triste et solitaire… Mais après tant de soupirs et de larmes), où Elsa teste son amour du bel canto, des vocalises, trilles et ornementations diverses, prises à des tempi sans doute un peu lents et encore une fois, assez mal accompagnés. Mais on gardera le plaisir de découvrir cet opéra d’une compositrice italienne peu connue qui raconte une histoire britannique de cupidité, assassinat, vengeance et descendance tourmentée par les crimes des pères.
On pourrait reprocher à l’album un choix un peu éclectique des titres même si le thème commun de la prière est respecté, car passer de Rossini à Wagner sans transition, représente un saut dans le temps, mais surtout dans le genre. On n’imagine pas Elsa Dreisig chanter l’ensemble du rôle d’Elisabeth dans Tannhäuser, mais la prière d’Elisabeth, « Allmächt’ge Jungfrau! Hör mein Flehen » à l’acte 3, correspond, sans contestation possible, à ses moyens, surtout avec un orchestre réduit le plus souvent à son solo de clarinette basse. Ce n’est sans doute pas le répertoire dans lequel on l’attend dans le futur, la voix est trop fine, trop aérienne, mais elle ne démérite pas. Finalement nous ferons le même constat que pour son Casta diva en début d’album : la voix et la technique ne sont pas tout à fait adaptées aux rôles, mais ce que propose Elsa Dreisig a sa propre personnalité vocalement très séduisante.
Elle chante le célèbre « Vissi d’Arte » dans le même style d’ailleurs, un rien éthéré, où le legato est parfaitement maitrisé, donnant à l’air une hypersensibilité qui est un peu sa marque de fabrique et qui valorise l’ensemble de l’album.
Nous nous livrerons à la même observation concernant la prière de Desdémone, son célèbre « Ave Maria » qui convient au style de l’ouvrage et au talent d’Elsa Dreisig sans que l’on puisse considérer que l’ensemble du rôle lui irait. Il est vrai que la soprano nous avait séduit par son incarnation de Salomé, rôle pour le moins tendu sur le plan vocal. Elsa Dreisig aime surprendre son auditoire et nous sommes de ceux qui sont généralement rapidement conquis !
Elle termine son récital par un extrait très convenu, mais fort bien interprété du Martha de Von Flotow, rare dans nos contrées, mais couramment produit en Allemagne où rappelons-le Elsa Dreisig vit la plupart du temps, étant membre de l’Ensemble du Staatsoper de Berlin. De cet opéra léger et joyeux façon opérette, elle chante l’aria de Lady Harriett (qui se fait appeler Martha), « Letzte Rose » situé à l’acte 2 dont la mélodie est celle du célèbre « the last rose of Summer » de Thomas Moore, sous le titre allemand de « Letzte Rose » (les dernières roses).
On peut cependant regretter, outre un éclectisme peut-être un peu excessif malgré l’unicité du thème choisi, qu’elle soit accompagnée par un orchestre du Teatro Carlo Felice de Gênes, qui, sous la direction musicale de Massimo Zanetti, manque singulièrement d’élan et d’originalité, et parait même parfois un peu poussif alors que la soprano éclate, elle, de jeunesse et de fraîcheur.
Cet album est un témoignage du talent d’Elsa Dreisig, qui a déjà enregistré avec succès, Miroirs jugé fort audacieux par les critiques -mais que nous avions beaucoup aimé-, Mozartx3, l’enregistrement à la trilogie Mozart/Da Ponte, et un recueil de Lieder et chansons, Morgen. Une soprano qui trace résolument sa route et qui fait partie de nos coups de cœur.

Invocation : Elsa Dreisig, soprano avec Massimo Zanetti, l’Orchestre et le Chœur du Teatro Carlo Felice de Gênes
Photos ©Thomas Révay