No Country for Old Fag de Grégoire Schaller fait surgir des figures post-cowboys, hybrides et résolument queer, qui ouvrent une voie oblique entre la culture country et l’énergie de la rave des années 1990. Découvrez l’interview cult de Grégoire Schaller.
Oui, et plus largement pour les figures de pouvoir liées à certaines formes de représentation de la masculinité : le pompier, le marin, le cowboy… Des archétypes qui ont été largement diffusés et réappropriés par des artistes majeurs dans l’histoire de la communauté queer, comme Tom of Finland ou Jean Genet. Ce sont des imaginaires qui m’accompagnent depuis longtemps.
À l’origine, le cowboy était surtout pour moi un fantasme et un objet de désir lorsque j’étais adolescent. Comme beaucoup d’images d’une virilité hypercodée, il représente une forme de puissance, de liberté et d’autorité qui circule en masse dans la culture populaire. A posteriori, j’ai essayé de comprendre par quels mécanismes ce désir se construisait et fonctionnait.
Cela m’a amené à interroger la manière dont certaines représentations deviennent désirables, héroïsées et dominantes dans notre imaginaire collectif, notamment à travers le cinéma. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est précisément de déplacer cette image, de la fissurer, et d’observer ce qui apparaît lorsqu’on la regarde depuis des perspectives queer, décoloniales ou minoritaires.
C’est une rencontre hybride des images qui nous traversent lorsque l’on pense à cette figure, qui convoque un imaginaire plurivoque extrêmement riche. On y retrouve autant les cowboys issus de l’industrie hollywoodienne et de la pop culture que les ranchers que j’ai pu rencontrer pendant ma résidence au Texas, au cœur du désert du Chihuahua. Il y a évidemment des références qui appartiennent à un imaginaire collectif très fort, mais ce qui m’intéressait surtout, c’était la collision entre toutes ces représentations parfois contradictoires.
Les réappropriations queer et décoloniales de cette figure m’ont également beaucoup nourri, notamment à travers le mouvement Yeehaw Agenda, qui réinvestit l’imaginaire du cowboy pour contester l’idée selon laquelle l’Ouest américain serait un territoire exclusivement blanc, masculin et hétérosexuel. J’ai été marqué notamment par le documentaire Horse Day de Mohamed Bourouissa à Philadelphie, ainsi que par les séries photographiques de Luke Gilford qui a suivi les événements de l’International Gay Rodeo Association (IGRA), qui organise des rodéos LGBTQ+ à travers différents États américains, notamment au Texas, au Nouveau-Mexique, au Nevada ou encore au Colorado.
Le Yeehaw Agenda dialogue aussi avec une réalité historique souvent oubliée : une part importante des cowboys du XIXe siècle étaient noirs, mexicains ou autochtones. Ce mouvement cherche donc autant à produire de nouvelles représentations qu’à réparer un effacement historique.
Le contexte politique m’affecte puissamment. Il contamine très directement mon rapport à la création et ce qui se joue lorsque j’arrive en studio. Il crée chez moi un sentiment d’impuissance qui impacte l’écriture de la pièce, non pas par volonté de posture, mais par nécessité. J’appréhende la création comme un outil à l’intersection de luttes qui se recoupent et que beaucoup subissent aujourd’hui, face aux politiques fascisantes comme celles menées par le gouvernement Trump, qui suivent des lignes écocides, coloniales, LGBTQIA+phobes, misogynes, racistes et suprémacistes.
Cela résonne fortement avec la notion de « nécropolitique » développée par Achille Mbembe, qui interroge la manière dont les pouvoirs politiques organisent la hiérarchisation des vies, en décidant lesquelles doivent être préservées et lesquelles peuvent être exposées à la violence, à la précarité ou à la disparition.
Nous allons bientôt fêter les dix ans de notre compagnie LAVA, créée avec Anna Chirescu. Jusqu’ici, j’y ai toujours signé des pièces en co-écriture avec des artistes venant d’horizons très différents, et c’est la première fois que je signe une pièce en mon seul nom. Je pense avoir eu besoin de traverser toutes ces collaborations pour trouver ma propre écriture, à travers l’échange et la confrontation des démarches et des pratiques. Le matériau développé ici est donc très personnel, même s’il passe par le truchement de cette figure du cowboy, qui parle à l’inconscient collectif.
Cela me permet d’aborder des problématiques intimes liées aux politiques queer, à la circulation du désir dans la communauté homosexuelle, mais aussi aux formes de stigmatisation qui s’y développent parfois et qui reproduisent certaines violences d’un régime patriarcal. La pièce contient notamment un texte écrit par mon amie et collaboratrice Stéphanie Aflalo, les paroles d’un rap anti-anal qui file une métaphore entre l’anus et la frontière. On y entend un cowboy qui commence par affirmer qu’il «n’est pas pédé» et qui finit par accueillir tout le monde dans son cul.
« Sécurité maximale
Maxi anti-anale
Fils de barbelés autour de mon trou
D’balles
[…]
In my ass
Y’a de la place
Pour tout le monde
MAGA MAGA MAGA
Make Anus Great Again
United Power Bottom of America »
Absolument. Dans un contexte de crise du spectacle vivant, il devient de plus en plus difficile de monter des productions. Par ailleurs, certains lieux prennent moins de risques par crainte de ne pas remplir les salles et tendent parfois à programmer des formes consensuelles. Dans ce cadre, il est important pour moi de défendre une forme d’intégrité artistique.
Le plateau reste, à mes yeux, un espace où l’on peut partager des états physiques et émotionnels inconfortables, à l’opposé d’une logique de divertissement mainstream. Ces expériences permettent de subvertir certaines conventions sociales et de construire collectivement des situations qui nous déplacent, nous dérangent et nous obligent à regarder le monde selon une perspective critique.
Cette question traverse notamment ma collaboration avec la bodybuildeuse Maryse Manios, avec qui je développe un projet au long cours à travers différents médiums : vidéo, photographie, édition… Elle incarne une féminité qui va à l’encontre des canons imposés par la publicité ou les réseaux sociaux. Une femme qui a investi son corps par une pratique intensive de la musculation, et qui assume une féminité hypermusclée, faisant de son propre corps un outil de construction et de transformation.
Dans l’écriture performative de la pièce, j’ai également cherché un endroit de vulnérabilité à travers deux axes de recherche. Le premier est celui de l’épuisement, envisagé non pas comme quelque chose de négatif dans une société productiviste, mais comme un état capable d’ouvrir un espace d’émancipation et d’empathie pour le spectateur. Le second axe concerne ce que j’appelle Dying on stage, mourir sur scène, qui traverse plusieurs de mes recherches récentes : une réflexion autour de la performativité de la mort et de la recherche d’un état-limite, où le corps entier se voit affecté par une intensité physique extrême.
Calendrier des représentations
• 23 mai — Ballroom Marfa x Villa Albertine, Marfa, Texas
• 17 juin — Festival Latitudes Contemporaines, Oiseau-Mouche, Roubaix
• 27 juin — Farewell, Fondation Fiminco, Paris
• Octobre — Festival Actoral, La Friche la Belle de Mai, Marseille
Autres dates de tournée à venir
Visuel : ©Sarah M. Vasquez