Soirée magique à Paris ce 11 mai, avec le ténor Pene Pati et l’ensemble Il Pomo d’Oro sous la direction du compositeur napolitain Antonello Paliotti. L’art de la chanson napolitaine est célébré avec une authenticité fort séduisante, le ténor et son ensemble privilégiant une approche intimiste inédite qui fait merveille à chaque morceau. Un itinéraire de charme et de nostalgie.
Pene Pati est décidément un artiste singulier et à ce titre, passionnant.
Est-ce parce qu’il est Samoan, d’un pays où la chanson populaire a gardé tout son sens, et que ses racines affleurent sans cesse dans ses interprétations toujours originales ? Est-ce parce qu’il a débuté sur scène et au disque dans un groupe baptisé « O Sole mio » qui mêlait avec succès des airs « classiques » revisités et une part de répertoire populaire de son propre pays ?
Une chose est sûre, dans l’art d’accommoder à sa propre (immense) sensibilité, Pene Pati réussit ce qu’il entreprend et l’album qu’il a sorti en 2025, Serenata a napoli, comme le récital qu’il a donné hier soir au Théâtre des Champs Élysées, porte sa marque, sa signature vocale et ne peut être confondu avec tous les nombreux albums (qui ont tous leur intérêt propre) qu’ont sorti récemment les grands ténors comme Roberto Alagna, Juan Diego Florez, ou Jonas Kaufmann, succédant à la tradition de leurs ainés comme Luciano Pavarotti.
On oubliera donc ces versions très « opératiques » accompagnées le plus souvent d’orchestres luxuriants pour écouter Pene Pati. Car il a choisi un tout autre style comme il l’explique lui-même avec cette simplicité et ce naturel que l’on apprécie tant chez lui : « J’ai abordé ces chansons de la même manière que j’aborde les chants traditionnels de mon propre héritage samoan. Qu’elles viennent de Samoa ou de Naples, ces chansons racontent toujours une histoire : il s’agit d’amour, de famille, de patrie… »
Le fil conducteur de son itinéraire napolitain ne sera donc pas la recherche des morceaux les plus connus qu’il abordera d’ailleurs eux-mêmes à sa manière. Son voyage est de ceux qui vont chercher loin dans la mémoire collective, ces souvenirs d’une tradition de chansons profondément ancrée dans le peuple napolitain à tel point que de nombreux titres ont pris un caractère universel, perdant souvent leurs caractéristiques d’origine.

Il a eu à cœur de retrouver à l’inverse « l’accent, l’ambiance, les émotions » se lovant littéralement dans la peau d’un napolitain venu chanter ses sérénades de la notte (nuit) ou du giorno (jour). Pene Pati explique avoir écouté « les paroles, les récits des Napolitains, puis en construisant ma propre compréhension à partir de là » ;
Pene Pati s’est associé avec Il Pomo d’Oro et le compositeur, chef d’orchestre et guitariste Antonello Paliotti, qui a réarrangé les mélodies choisies comme l’orchestration d’accompagnement pour assurer une véritable authenticité au plus près des traditions de ce répertoire.
Le rôle de cet élève puis collaborateur de Roberto de Simone, est évidemment central dans cette tournée de dix concerts qui permet une illustration complète et directe, de cet art napolitain à laquelle Paliotti a largement contribué.
Rappelons que ce napolitain de naissance et de cœur, qui a participé à l’hommage rendu à Pasolini à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort en interprétant une cantate de son cru « napoli non e », a composé lui-même quelques-unes des œuvres purement orchestrales qui essaiment avec talent le récital (au CD comme en salle), parmi lesquelles on citera « Variazioni sul basso di Tarantella » en première partie, avec un solo de violon magnifique, « Fronna e ballo del Pomo d’ oro » en milieu de seconde partie, dansant et presque endiablé où les cordes pincées ont loisir de déployer leur talent, et la « Tarantella storta » , danse endiablée qui conclue la soirée juste avant l’inévitable hommage au funiculaire de Naples et les trois « bis » octroyés par le ténor.
Durant ces interludes purement instrumentaux, qui sont étroitement partie prenante du concert, Pene Pati ne quitte pas la scène mais s’installe sur une chaise derrière la formation, soulignant ainsi la fusion parfaite entre les artistes dont il n’est que l’une des parties en quelque sorte.
En première partie le ténor a choisi les Canzoni di Notte (chansons de la nuit), celles que l’on chantait dans l’intimité d’un groupe d’amis une fois la nuit tombée apportant un peu de fraîcheur.
Et ces chansons racontent bien des histoires, célébrant l’amour, la douleur des séparations, les hommes partis en mer, la beauté de la baie de Naples, autant de véritables petits récits qui se succèdent dont les titres sont eux-mêmes évocateurs : « Notturno, cielo stellato» (Nuit, ciel étoilé), « Silenzio cantatore » (Silence chantant) un rien mélancoliques, auxquels succède le célèbre « Maria Mari » que Il Pomo d’Oro accompagne de manière scandée et dansante, avec percussions rythmées réalisée par les mains tapant sur le bois des instruments à corde.
Pene Pati évite l’emploi des forte typiques du chanteur d’opéra pour garder le contrôle d’un volume, parfaitement audible dans la salle, en usant d’une voix mixte particulièrement riche en harmoniques qui se déploie avec le velours intime recherché.
Après l’instrumental « Inquietudine » de Tosti, la « Palomma ‘e notte » de Francesco Buongiovanni, raconte tout en nuances de rêve, la petite histoire d’une vie avec un romantisme exacerbé et une diction d’une clarté de rêve où l’accent napolitain donne une patine merveilleuse à cette belle chanson que Pene Pati termine sur une note longuement tenue d’une stabilité remarquable.
La suivante « Napulitanata » accompagnée à la guitare et à la mandoline avec quelques rappels de violons, est volontairement déchirante mais toujours en voix mixte, le choix judicieux et particulièrement approprié à la canzonetta comme le démontre air après air, le ténor samoan.
Notons que le public dont une petite partie attend sans doute des exploits vocaux qu’il ne trouvera pas ce soir, est dans l’ensemble silencieux, recueilli, manifestement touché par la simplicité de la soirée qui gagne en recueillement et en intimité.
De Paolo Tosti et toujours en instrumental nous aurons ensuite le virtuose « Romance » avant l’envoûtant récit de ce marin, « O marenariello » pour lequel plus que jamais Pene Pati se fait diseur, conteur au souffle infini.
Et ce « O surdato ‘nnammurato » (le soldat amoureux) qui « vole par la pensée » près de sa belle « si loin de son cœur », nous boluleverse par l’ampleur de l’empathie qui se dégage de l’interprétation du ténor en état de grâce pour cette fin de première partie qui se terminera avec « Mandulinata a mare » puis surtout la superbe « Serenata napoletana » où Pati sculpte littéralement chaque phrase musicale avec une intelligence du texte que l’on ne peut que saluer bien bas dans cet air de nostalgie non exempt de regrets et d’une pointe d’esprit de revanche, qu’il aborde sans l’emphase habituelle des autres ténors, tout en douceur, caressant les mots, nous enveloppant dans cette atmosphère qu’il a su créer avec les musiciens.
En deuxième partie, viennent les « Canzoni di Giorno » (chanson du jour) introduites par la « Canzone appassiunata » sur un rythme plus rapide et plus soutenu, l’expressivité du ténor étant à son sommet avec des ralentissements, accélérations, des pianos, des fortes, autant de nuance de volume et de rythme qui donnent tout son sens au récit dramatique.
Et c’est sur des paroles de D’Annunzio que Paolo Tosti a composé la célèbre « A vucchella » qui suit le mélancolique et presque plaintif « Era de maggio » (c’était en mai). Pavarotti a immortalisé plusieurs de ces chansons, dont cette petite bouche que Pene Pati aborde très différemment, à sa manière, presque doucereuse, offrant une articulation particulièrement soignée, sans effet de style, valorisant la simplicité du beau texte.
Après l’élégant et émouvant (déchirant même), « Reginella » et un « Marechiaro » rempli d’allant et de rythmes contrastés qui donne à la salle une irrésistible envie de danser et se termine par un aigu en mode crescendo, suit l’interprétation la plus surprenante de la soirée, celle du célèbre « O sole mio » grand tube des chanteurs classiques, que Pene Pati exécute sur le fil, dans un pianissimo presque chuchoté, avec une grâce infinie qui sème une sorte de magie dans la salle où chacun retient son souflle avant une immense ovation.
Pene Pati a choisi de terminer par un autre grand tube du répertoire « Funiculì funiculà » qu’il rend aussi joyeux que possible, faisant appel à la salle pour reprendre les paroles ou taper des mains en rythme.
Le timbre solaire et particulièrement velouté du ténor fait merveille jusque dans ces airs si (trop) souvent chantés en « bis » rapides pour faire de l’effet. Le soin qu’apporte Pati à l’interprétation est tout simplement admirable.
Pene Pati offre trois « bis » à un public qui le rappelle avec insistance : l’air Com’è gentil du Don Pasquale de Donizetti chanté « façon sérénade napolitaine », une chanson samoane La’u lupe de toute beauté qui parle de la nostalgie du pays et de l’envie d’un oiseau d’y revenir sans cesse et à nouveau son « Sole mio ».

A l’issue d’une soirée inhabituelle et fort séduisante, Pene Pati a su une fois de plus démontrer l’originalité de son talent et l’on retrouvera avec plaisir lors de la prochaine saison dans ce même lieu, le 29 Janvier pour un récital d’airs d’opéra cette fois, avec la soprano Amina Edris qui partage sa vie à la ville.
Pene Pati et Il Pomo d’Oro, seront le 13 mai à Wiesbaden puis le 29 mai à Dortmund pour poursuivre la tournée qui se poursuivra ensuite en novembre à Bordeaux puis Lucerne.
Programme du récital ici
Visuels saluts : ©Hélène Adam