Dans la première partie, nous avons vu comment des artistes californiens et argentins ont adapté un rock anglo-saxon en composant directement en espagnol. Mais l’appropriation ne s’arrête pas là. Avec Luis Alberto Spinetta, la guitare change de dimension : le rock devient pleinement argentin, jusque dans la composition et la poésie des textes. C’est cette métamorphose que nous allons suivre ici.
Un artiste va prendre la tête de ce mouvement : Luis Alberto Spinetta, chanteur, guitariste et auteur-compositeur. À travers plusieurs groupes, il saisit à son tour la guitare de Kay Galifi, de Los Gatos, et imprime sa marque sur le rock argentin, notamment avec Pescado Rabioso, groupe qu’il crée en 1970.

Pescado2, sorti en 1973, va représenter une nouvelle étape fondatrice de ce courant musical.
Son écoute rappelle une anecdote racontée par David Crosby. Lors de la tournée anglaise des Byrds en 1965, il sort de sa valise un disque de Ravi Shankar et l’offre à George Harrison. Les Beatles enregistrent alors « Norvegian Wood », avec un sitar, pour l’album Rubber Soul, l’opus de la mutation. Quelques mois plus tard, les Byrds introduisent un son comparable avec une guitare Rickenbacker 12 cordes dans « Eight Miles High », qui ouvre la voie au rock psychédélique.
Spinetta, lui aussi, semble tout écouter, tout absorber. Mais ce qu’il produit est profondément argentin, aussi bien dans la composition que dans les paroles. Plongé dans la lecture d’Arthur Rimbaud, il nous fait entrer dans un territoire poétique fait d’associations d’images et de sensations.
« Como el viento voy a ver si es que puedo amarte. » (« je vais voir, comme le vent, si je peux encore t’aimer »).
On croit percevoir ses rencontres musicales avec Genesis et Foxtrot, mais aussi avec Carlos Santana. Le magnifique solo de guitare de « Como el viento voy a ver » en est un indice. Mais, tout comme les Beatles ont montré qu’une composition rock totalement anglaise était possible, Spinetta montre que le rock latino peut avoir sa propre personnalité, s’affranchir de son origine américaine, avec Chuck Berry et Elvis, puis de sa dominante anglaise avec les Beatles.
Quant à notre fameuse Stratocaster, fil rouge de notre récit, Spinetta sort totalement de la démonstration technique. Il utilise son phrasé comme une prolongation de la chanson. Cette utilisation très moderne de l’instrument se retrouve aujourd’hui aussi bien chez Juanes que chez John Mayer.
L’album Artaud, encore un poète français, confirme que le rock en espagnol peut devenir de la poésie. Et ça, c’est une révolution considérable, portée par une personnalité à part entière.
Régulièrement classé numéro 1 des meilleurs albums du rock argentin par la critique et les magazines spécialisés, il mérite que l’on s’y arrête. Il représente pour le rock latino ce que St Pepper représente pour le rock anglais ou Highway 61 revisited pour le rock américain.
Si vous n’avez jamais écouté d’album de rock latino et que vous voulez en choisir un, ce serait celui-là. Il renferme déjà tout ce qui permettra aux générations suivantes de donner sa maturité à cette nouvelle branche du rock. Une véritable bible musicale !
Replacons-nous dans le contexte. L’année 1973 montre que le rock a atteint un langage artistique adulte avec des albums tels que The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, Tubular Bells de Mike Oldfield et Selling England by the Pound de Genesis. Artaud se place dans cette lignée poétique.
Même s’il est signé Pescado Rabioso pour des motifs contractuels, Spinetta l’a réalisé presque totalement seul, après la séparation du groupe.
Dès « Todas las hojas son del viento », on est aspirés par la voix et le jeu de guitare de l’artiste, ainsi que par la métaphore des feuilles et de la fragilité humaine. Il nous laisse cependant la liberté d’interpréter ses images. Il passe du folk au blues, puis à la musique expérimentale avec le magnifique « A Starosta, el idiota », qui fait référence à « Revolution n°9 » des Beatles. On y entend passer « She loves you » et ce n’est pas un hasard. En fan du groupe, Spinetta affirme ainsi sa forte filiation musicale, tout en l’intégrant dans une démarche totalement argentine.
Malgré une situation politique très tendue dans un grand nombre de pays d’Amérique latine, cet album va avoir un fort retentissement auprès de la jeunesse hispanique et faire naître de nombreuses vocations.
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Un podcast : La série musicale de Zoé Sfez pour France Culture