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Tintoret: le géant de la peinture vénitienne est à Paris

par Jean-Marie Chamouard
13.09.2026

Le musée Jacquemart-André propose, jusqu’au 24 01 2027, une rétrospective consacrée à Tintoret. Peintures religieuses ou mythologiques, portraits, dessins, l’exposition «Éternel Tintoret» nous offre un bon panorama de son œuvre et souligne son influence durable dans l’histoire de l’art.

Une œuvre gigantesque

Jacomo Robusti dit Tintoret (en référence au métier de son père) est né à Venise en 1518 ou 1519. Il ne quittera pas Venise jusqu’à son décès en 1594. Venise est la plus grande ville d’Europe, la plus riche probablement. Au XVIᵉ siècle, la république Sérénissime commence à souffrir de la baisse du commerce en Méditerranée après la découverte de l’Amérique. Elle doit contenir les appétits des rois de France ou des Habsbourg et contrer la menace ottomane. La ville garde un grand rayonnement artistique stimulé par la contre-réforme.
De l’enfance de Tintoret, nous ne savons pas grand-chose. Il travailla dans l’atelier de teinture de soie de son père. Il sera un artiste indépendant dès l’âge de 20 ans et ouvre son atelier en 1539. Il sera surnommé « le Terrible» ou «le Furieux» pour sa phénoménale énergie, sa puissance de travail et peut-être… son caractère. Audace et ambition caractérisent sa longue carrière, il serait à l’origine de 650 œuvres d’art. Un travail de titan ! Restant proche du peuple de Venise, il répondra à beaucoup de commandes des confréries de la ville. Mais il sera aussi un artiste officiel, le portraitiste attitré de la république vénitienne, et ses peintures décoreront le Palais des Doges et la basilique Saint-Marc. Encore maintenant, Tintoret est partout dans Venise, dans ses églises, dans ses palais…
Le musée nous montre une quarantaine d’œuvres dans un parcours thématique. Des explications courtes et claires et une chronologie guideront le visiteur dans la (re)découverte de ce maître de la Renaissance italienne.

Une intensité dramatique inédite

Le succès du Tintoret reposait d’abord sur ses peintures religieuses. Lui-même était très croyant, proche de la foi simple du peuple de Venise. Ces toiles, souvent de grande taille, sont marquées par l’audace de la mise en scène et un sens du tragique annonçant le baroque. Il est en rupture avec les conventions artistiques de son époque. Quatre grandes toiles religieuses s’emparent de tout l’espace de la première salle du musée. Son sens de la mise en scène apparaît dans Le Miracle de Saint Augustin, une œuvre de jeunesse datant de 1547-1549. Les corps meurtris des pèlerins saturent la ville. Au plus proche de nous, un jeune homme nous tend la main, implorant notre compassion. Le ciel s’ouvre pour que St-Augustin, en manteau mauve, émergeant du ciel sombre, apporte l’espoir aux malheureux. L’adoration des bergers nous vient de l’église Saint-Eustache à Paris. Le tableau nous montre la précarité, la pauvreté, la crèche est faite de bric broc mais une lumière rayonnante réchauffe la mère et l’enfant. Marie, dans une belle robe rose, regarde son bébé, elle est protectrice, rassurante. Les bergers sont émus, recueillis, les animaux paisibles. Tintoret nous transmet une image de bonheur familial. La descente de croix est impressionnante par son cruel réalisme. Nous sommes conviés au drame : nous ressentons intensément le poids du corps du Christ mort que deux hommes soutiennent difficilement, Marie est quasi évanouie de chagrin alors que les femmes préparent le linceul.
Les figures mythologiques ont aussi inspiré le maître. Dans Suzanne et les vieillards, Tintoret nous raconte une histoire, que le visiteur pourra interpréter à sa guise. Au centre, la nudité resplendissante de Suzanne montrant une féminité confiante, sereine. Elle a fini sa toilette, elle est coiffée, parée de bijoux et se regarde dans le miroir. Dissimulés derrière le rideau, deux vieillards l’observent. Au fond, tel un jardin d’Éden, un paysage luxuriant, symbolise-t-il un bonheur inaccessible ? Suzanne est-elle innocente, séductrice, complice ? En tout cas ce tableau est d’une grande beauté.

Le maître du dessin et du portrait

« Le dessin de Michel-Ange et les coloris de Titien», telle aurait été la devise de l’atelier de Tintoret. Il a pratiqué le dessin toute sa vie et admirait beaucoup Michel Ange. Ses dessins, Le crépuscule et le Jour sont réalisés à partir de moulages des sculptures de Michel-Ange. Tintoret utilise la pierre noire rehaussée de gouache blanche. Ses dessins sont d’une grande modernité par la liberté de forme, par le mouvement qu’il impulse au corps humain. Une salle entière est consacrée à ses dessins.
Tintoret devient dès 1560 le portraitiste officiel de la République de Venise. Les portraits sont une importante source de revenus pour son atelier. Sa légendaire rapidité d’exécution était un atout majeur dans leur réalisation. Mais il va aussi révolutionner le portrait comme il l’a fait pour la peinture religieuse. En utilisant des arrière-plans sombres et le clair-obscur, il concentre l’attention sur le visage et le regard, insufflant la vie à ces portraits. Ainsi en admirant son Portrait d’homme, le visiteur est frappé par les traits volontaires du visage et par l’intensité de ce regard scrutateur.

La postérité de Tintoret

Tintoret était déjà célèbre de son vivant et de nombreuses copies ou gravures de ses œuvres circulaient dans toute l’Europe. Il va devenir une figure majeure de l’histoire de l’art, en particulier en France au 19ème siècle. Par la liberté de sa peinture, son audace, son renoncement à l’idéalisation, il va profondément influencer la peinture romantique puis les impressionnistes. L’exposition met ainsi en valeur «le mythe» Tintoret. Elle nous montre ainsi le très beau tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres: Aretin chez Tintoret. Manifestement, Tintoret lui inspirait à la fois admiration et perplexité. Le visiteur va découvrir une copie de La Crucifixion de Tintoret réalisée par Eugène Delacroix (l’original est perdu). La lumière crue, contrastant avec les nuages noirs menaçants, la foule éplorée, les soldats en arrière-plan : nous sommes dans la violence comme dans «les drames sacrés» de Tintoret. L’exposition montre Tintoret et sa fille, de Léon Cogniet, un peintre français du 19ᵉ. Nous en voyons la version préparatoire en noir et blanc, mais il est très émouvant de découvrir Tintoret au chevet de sa fille décédée, voulant la saisir sur une dernière toile .
L’exposition se termine par les deux Autoportraits côte à côte, celui peint par Tintoret en 1588 et la copie d’Édouard Manet réalisée en 1854, plus lumineuse. Dans l’original, le clair-obscur introduit un peu de flou, une part de mystère peut-être, mais au visiteur de juger…
Laissons la parole à Paul Cézanne qui, à la fin de sa vie, célébrait Tintoret, « le plus vaillant des Vénitiens ». Écoutons Cézanne et allons redécouvrir Tintoret.

Visuel ©: KHM Museumverband, Tintoret, Suzanne et les vieillards, Vienne Kunsthistoriches Museum Gemäldegalerie.

Éternel Tintoret,: Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann 75008 Paris, jusqu’au 24 Janvier 2027.