À La Verrière (Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles), l’exposition « Elle terre chaude », contrepoint solaire au patronyme du duo d’artistes Île/Mer/Froid, impose une expérience plastique d’une rare densité. Orchestrée par le commissaire Joël Riff, la scénographie bouscule immédiatement la circulation du lieu : une grande diagonale traverse l’espace, barrée par des pièces monumentales et un jeu de toiles suspendues drapées comme un quatrième mur décalé dans le théâtre. Trop trop beau !
Au cœur de cette proposition réside, comme toujours dans le commissariat de La Verrière, un hommage vibrant à l’artisanat, au feu et à la matérialité brute. Façonnées à l’échelle même du corps humain, les sculptures immenses et éblouissantes en grès ont été créées sur mesure et cuites au bois auprès du potier Hervé Rousseau, figure emblématique de La Borne. L’exposition donne à voir la réaction pure de la terre sous l’étreinte des braises à plus de 1 300 °C. Refusant la peinture industrielle, les artistes composent leurs propres émaux à partir de cendres végétales lavées et vitrifiées, parfois rehaussées d’oxydes métalliques de fer ou de cuivre. Les engobes, prélevés directement en forêt, sont appliqués en surface pour accueillir le passage de la flamme et marquer la terre de nuances naturelles. C’est au-delà de beau. On devine des visages et on croit déceler des traits de pinceaux invisibles.
Cette quête organique se prolonge dans le travail textile et le mobilier. De grands lés de tissus chinés, choisis pour leur grain et leur qualité plastique, sont teintés par bouillonnement de plantes sauvages. Assemblées en vastes structures, ces toiles révèlent des empreintes végétales cuites directement dans l’étoffe pour composer un geste pictural immersif. Les socles et l’aménagement en bois brut proviennent quant à eux de l’atelier des artistes, installé dans une ancienne ferme réhabilitée, réutilisant les chutes de rondins de bois qui servent également à alimenter leurs fours. À vous de rêver, car pour la première fois la white box verrée prend des allures de port où les voiliers entrent.
L’exposition déploie ainsi une réflexion charnelle où le vocabulaire de la poterie, col, ventre, pied ou lèvres, résonne directement avec la présence humaine. Ce dialogue prend tout son sens à travers les invités du duo. Les photographies de Marianne Maric, fixées aux murs par d’ingénieux éléments de céramique façonnés pour l’occasion, explorent la sensualité des corps féminins, leur redonnent de l’espace dans une image de femme ultrafontaine et trouble quand elle mixe le sexe et la mort, dans une autre photo, qui représente une tombe coupée en deux dans l’ancien cimetière juif de Sarajevo, qui servait de point de vue aux snipers pendant la guerre.
Le quatuor de peintures de Julien Meert, qui sont saturées de couleur dans cet espace où tout le pantone est naturel, capte la lueur incandescente des fours observés au milieu de la nuit, tandis que les pièces de Richard Dewar et Grégory Gicquel réinjectent la dimension d’usage utilitaire, notamment avec un adorable porte-savon en forme de nez.
Cette fois-ci, le pan de mur du fond est volontairement nu pour faire respirer la pièce et dialoguer les reflets. « Elle terre chaude » prouve une nouvelle fois à quel point l’œil de Joel Riff est aiguisé comme un scénographe. Cette exposition est particulièrement reliée à l’identité d’Hermès qui ne cesse de saluer la noblesse des matières brutes.
À noter que les intertitres sont extraits du texte du catalogue rédigé par l’un des artistes invités, Philippe Godderidge.
Du 10 septembre au 14 novembre 2026, à la Verrière, 50, boulevard Waterloo, Bruxelles
Visuel : Île/Mer/Froid, Au centre d’un atelier ciel (Élisabeth Joulia, janvier 1983), 2026, grès de Saint-Amand cru, teintures végétales sur draps, bois, courtesy des artistes Adagp, Paris, 2026