Ce week-end est long parce que le 1er mai est la fête du travail. Nous célébrons aussi ce dimanche 3 mai les 90 ans du mythique Front populaire. À l’ère où l’IA vient bousculer pas mal de métiers dans le monde de la culture et où les artistes, à l’image de Bastien Bouillon dans À pied d’œuvre de Valérie Donzelli, sont supposés toujours mieux expliquer leur travail, comment la culture représente-t-elle cette notion si ambivalente, à la fois aliénante et constitutive de l’humain ?
Qui l’eût cru ? La vraie raison pour laquelle on offre du muguet le premier mai n’est pas liée à la volonté royale de Charles IX de faire partager cette fleur printanière parfumée, ni même à la boutonnière du chansonnier de la Belle Époque Félix Mayol, mais bien à une campagne de marketing de la Maison Dior qui aurait offert du muguet à toutes les femmes, clientes et ouvrières, lors d’une grande fête organisée le 1er mai 1954, idée qui a plu et s’est propagée. Le travail, c’est cette aliénation suprême qu’analysait Marx et ce degré zéro de l’activité humaine d’après Hannah Arendt, qui voyait plus de valeur dans l’œuvre et l’action. Et pourtant, les artistes autour de nous parlent parfois plus volontiers de leur « travail » que de leur œuvre.
Comme toujours, la culture subit et réfracte une figure imposée par un capitalisme en énième phase de mutation. Le Diable s’habille en Prada 2, vingt ans après, commence quand l’héroïne se fait virer et condense nos ambivalences sur le monde du travail : critique du capitalisme à travers le prisme de l’univers impitoyable de la mode, mais aussi passion pour un métier qui nous constitue. Or, ce métier tremble. Jean-Michel Jarre a beau avoir comparé, au World AI Festival de Cannes, les films générés par IA à « l’équivalent 2.0 ou 3.0 de l’arrivée du train dans la gare de La Ciotat », l’usine silencieuse mouline aussi dans de grands serveurs de données, au loin. Une révolution industrielle est en cours, qui touche principalement et finalement les métiers intellectuels, et la culture est en première ligne. Alors que tout a changé, 90 ans après le fameux Front populaire et ses congés payés, l’image d’Épinal demeure : les ouvriers qui sortent de l’usine versus ceux et celles qui passent leurs jours off dans une guinguette avec La Belle équipe. Et c’est exactement ce que Chris Marker et Pierre Lhomme avaient filmé en 1962 dans Le Joli Mai, tendant leur micro à des Parisiens ordinaires pour leur demander ce qui les rendait heureux, et la réponse revenait souvent à ça : le travail, et ce qu’on fait quand il s’arrête. Mais dans une version nomade et mondialisée, capturée par Martin Parr pendant des décennies de vacanciers uniformisés sans uniformes. Tandis que Meryl Streep et Anne Hathaway n’en finissent pas de faire défiler les vêtements de leur film sur le red carpet (ça s’appelle « Method Dressing » et c’est vraiment Disneyland) pour faire oublier le ratage du scénario, où sont passés les bleus de travail ? Car des bleus et du blues, il y en a, même sur les planches du Théâtre de la Renaissance où Made in France met en scène un sauvetage d’usine.
Et les artistes, peut-être plus que tous les autres corps de métiers, n’imaginent pas la « fin » de leur travail. Pourtant, que se passe-t-il quand l’âge voire le handicap arrive ? Le « dernier » Matisse prend les ciseaux (à voir au Grand Palais) ; le Cabaret réfléchit à comment protéger les séniors en les exposant dans la lumière ; et c’est précisément cette question — qu’est-ce qui reste du métier quand le corps change, quand la génération passe ? — que Fabrice Ramalingom place au cœur de Générations. Si ce n’est pas encore ce premier mai qu’on se débarrassera des peurs, des nostalgies et de la crainte, partagée avec nos compères d’enfance, de se voir accuser de « bâcler » notre travail, ce jour nous force à réfléchir à ce qui compte vraiment dans ce travail auquel, finalement, on tient tant : qu’il touche l’humain et qu’il parvienne aussi à transmuer la performance individuelle en expérience collective.
visuel : Frères Lumière, Sortie des usines Lumière à Monplaisir, Lyon / Domaine public