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Refik Anadol : « À Dataland, c’est le musée qui est l’œuvre »

par David Hanau
15.06.2026

Le 20 juin, au cœur du bâtiment Grand LA dessiné par Frank Gehry, Refik Anadol ouvrira Dataland, qu’il présente comme le « premier musée d’art IA au monde ». À quelques semaines de l’inauguration de l’exposition Machine Dreams: Rainforest et d’une collaboration olfactive inédite avec L’Oréal Luxe, l’artiste turc a échangé avec nous pour parler de bâtiments qui rêvent, de son IA propriétaire, le Large Nature Model. Il a également abordé la question qui traverse tout son projet : une œuvre peut-elle nous ressentir en retour ?

David Hanau : Vous dites que Dataland est le premier musée d’arts de l’IA au monde. Qu’est-ce que cela change, de donner une maison permanente à une forme d’art qui, par nature, se régénère en temps réel ? Peut-on encore parler d’une collection quand l’œuvre n’est jamais deux fois la même ?

Refik Anadol : « Cela fait presque dix ans que je travaille autour de ce médium, avec des institutions comme le MoMA, le Guggenheim, le Centre Pompidou, la Serpentine… À un moment, il m’a semblé juste de transformer cette idée en un véritable laboratoire pour l’imagination. Los Angeles s’est imposée : une ville qui embrasse l’innovation, l’architecture, le cinéma, la musique. Nous avons trouvé l’espace il y a deux ans et demi, au Grand LA, le bâtiment de Frank Gehry, mon héros. Nous avons collaboré quatre fois en dix ans, je le considère comme un mentor, et il a donné sa bénédiction au projet. Nous avons donc conçu ce lieu autour d’une question : que se passe-t-il si le musée peut rêver ? La technologie est inscrite dans l’ADN du bâtiment : intelligence des machines, systèmes de capteurs, un véritable pinceau pensant. Pendant cinq mille ans, nous avons regardé des œuvres et ressenti quelque chose. À Dataland, la question devient : l’œuvre peut-elle nous ressentir en retour ? Mais nous ne l’avons pas fait pour la technologie, nous l’avons fait pour la société : sources de données éthiques, énergie durable, algorithmes que nous nous sommes efforcés de démystifier et d’expliquer. Et Dataland ne conserve pas les données qui sont collectées auprès des visiteurs. »

DH : Le Large Nature Model est entraîné sur l’intelligence de la nature, plutôt que sur celle de la pensée humaine, contrairement à vos œuvres précédentes au MoMA ou avec le LA Philharmonic par exemple. Qu’avez-vous découvert sur ce dont une machine peut rêver lorsqu’on la nourrit de flore, de faune et de champignons ?

RA : « C’est la part la plus inspirante du LNM. Il y a trois ans, quand les premiers grands modèles de langage sont arrivés, je les interrogeais sur l’Amazonie. J’ai un immense respect pour la nature, comme Monet s’en inspirait. Je ne fonctionne pas si différemment de lui. Je veux la comprendre, dialoguer avec elle. Mais nous ne pouvons ni lui nuire, ni l’oublier. Le LNM est né il y a cinq ans, lorsque j’ai été invité en Amazonie chez les Yawanawá, un peuple autochtone. Leur chef, Nixiwaka, et leurs responsables culturels nous ont permis, à ma partenaire Efsun et à moi-même, de nous immerger, de comprendre la vie à travers leurs yeux. De là est venue l’idée : créer un modèle d’IA avec leur permission et dans le respect, le penser pour la société et l’humanité, puis en faire de l’art, de la recherche. Nous avons reçu un demi-milliard d’images, en grande partie issues des archives de la Smithsonian, l’un de nos partenaires les plus précieux. Google Cloud nous a permis de tout faire sur une énergie durable. Et nous avons parcouru seize forêts tropicales pour collecter nos propres données : drones, images, sons, relevés LIDAR en 3D. Plus de 20 % du corpus vient de nos propres images. Machine Dreams: Rainforest, notre première exposition, repose sur ce modèle. Nous travaillons aussi avec le MIT Media Lab et la professeure Rosalind Picard, une pionnière qui a inventé l’informatique affective, cette branche technologique qui permet à des capteurs de mesurer les signaux du corps. Grâce à sa technologie, Empatica, nous captons les émotions du public. C’est la première fois que l’émotion humaine, une IA éthique et un calcul durable se rejoignent pour créer une œuvre. »

DH : Vous avez longtemps travaillé l’image et le son. À travers votre collaboration avec L’Oréal Luxe, vous ajoutez l’odeur. Qu’est-ce que l’olfaction offre que 1,5 milliard de pixels ne peuvent pas donner ?

RA : « L’olfaction est sans doute la forme de création artistique la plus sous-exploitée. Dans le monde de l’art, il est très rare de composer des molécules de parfum en y mettant une vraie recherche, une vraie expérimentation. L’an dernier, nous avons reçu l’équipe de L’Oréal à Los Angeles, nous lui avons fait visiter le studio, raconté le rêve Dataland. La synergie était parfaite, l’équipe était d’une grande ouverture d’esprit. Nous avons inventé un diffuseur que nous appelons Lumin, qui reconnaît l’émotion du visiteur et sa position dans le musée : proche, loin, assis, en marche, en contemplation. Rien d’aléatoire dans cette diffusion. À partir du LNM, nous avons élaboré douze accords qui racontent l’histoire du musée, et l’expertise de L’Oréal les a transformés en molécules. Le système sait précisément où vous êtes et ce que vous ressentez, et il fait naître une connexion, une émotion… L’odeur est l’un des plus anciens langages de l’humanité, le seul qui court-circuite l’esprit logique pour aller droit à la mémoire. Le parcours se déploie sur cinq galeries. On commence par connecter son appareil, et la première chose que l’on sent, ce sont des paysages. Puis vient le Data Pavilion et ses huit molécules — magnolia, racines, mousse, l’odeur de la pluie, le pétrichor… Ensuite dans l’Infinity Room, on évoque le mythe du colibri de verre, une mythologie Yawanawá : un rêve que j’ai fait dans la forêt et que nous avons revisualisé. On y devient cet oiseau, on sent la forêt par ses yeux, ses oreilles, son nez. Et la dernière galerie, le Sanctuary, est un lieu de réflexion : c’est là que le rêve a lieu. Au MoMA, je laissais les archives rêver. À Dataland, c’est l’œuvre qui observe les émotions du public et qui peint un nouveau tableau. C’est dans cette salle que L’Oréal a réussi un tour de force : nous y sentons la Moonflower, une fleur qui ne s’ouvre qu’une seule nuit en Amazonie. Ils ont su en capter les molécules sans abîmer la fleur, grâce à une technologie appelée Headspace. C’est notre grand final. »

DH : Accueillir une maison de luxe comme L’Oréal à l’intérieur d’un musée pose la question de l’autonomie de l’œuvre vis-à-vis de la marque. Comment vous assurez-vous que l’art ne devienne pas une vitrine marketing, mais reste de l’art ?

RA : « Le risque est nul. Je suis profondément reconnaissant envers L’Oréal : ils se sont comportés en partenaires, en collaborateurs, comme des artistes, pas comme une entreprise. À chaque étape, ils ont respecté le concept avec un soin extrême. Je me suis senti privilégié, comme dans un rêve d’artiste : plonger dans les molécules pour réinventer un monde. Il n’y avait rien de commercial là-dedans, c’était de l’innovation et de la découverte. Nous avons eu des dialogues de passionnés, nous avons beaucoup appris les uns des autres. Aujourd’hui, nous écrivons du code ensemble. Ce n’était pas un partenariat commercial, mais un partenariat d’innovation. »

DH : Après la Serpentine, le MoMA, et maintenant votre propre musée, pensez-vous tenir le modèle du musée de demain ? Ou est-ce une expérience qui n’a de sens qu’ici, à Dataland ?

RA : « Comme artiste numérique, je veux élever notre médium. Nous sommes nombreux à utiliser l’IA, et je voudrais que nous ayons une boussole, un lieu pour innover et montrer au monde ce qu’est l’art numérique. Notre mission ne se limite pas à produire des œuvres : il y a l’éducation, des cycles de conférences, une collection, des résidences : quatre artistes vont bientôt nous rejoindre. C’est un endroit fait pour expérimenter. Nous restons une institution modeste, nous ne sommes pas un géant, mais je crois qu’il y a là une façon neuve de regarder le musée, la création, la technologie. La vitesse de l’innovation est parfois trop grande, et les musées peuvent se retrouver en retard. À Dataland, nous voulons poser un repère. Je le dis souvent : ici, c’est le musée qui est l’œuvre. »

Crédit Photo : Artist Renderings of Machine Dreams: Rainforest, DATALAND, Los Angeles, CA. © 2026 Refik Anadol Studio on behalf of DATALAND. Photo: Refik Anadol
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