Le Musée d’Art Moderne de Paris accueille « woven thin* » (finement tissé) jusqu’au 4 janvier 2027, la première exposition personnelle en France de Florian Krewer. Plusieurs gigantesques toiles s’installent au cœur des collections permanentes du MAM et plongent le visiteur.euse.s dans un univers pictural aussi brut que vaporeux.
Né en 1986 et formé en Allemagne, Florian Krewer vit et peint depuis 2020 dans le South Bronx à New York. Sa peinture est nourrie d’un rapport direct au monde qui l’entoure, entre beauté crue et violence latente. Danseur.euse.s, performeur.e.s, figures solitaires et animaux traversent des paysages indéterminés, comme détachés de la gravité et des contraintes sociales qui pèsent sur nos existences.
Concernant l’esthétique visuelle de l’artiste,Krewer construit ses toiles par fragments, comme des scènes surprises au hasard d’une nuit urbaine des corps, des regards, saisis avant qu’ils ne s’échappent.
La scénographie de l’exposition illustre l’intensité des œuvres de l’ artiste, les toiles sont accrochées de façon resserrée, elles forment ainsi un panorama dense qui donne la sensation d’une immersion totale dans la psyché artistique de l’artiste. On y retrouve, de façon évanescente, une jeunesse urbaine et multifacette, qui traîne la nuit, se bat, danse. Chaque toile est portée par un geste pictural urgent, presque instinctif et une palette saturée, quasi artificielle : roses acidulés, violets vifs , bleus électriques qui contrastent avec des noirs et des blancs profonds.

L’ indistinction volontaire entre violence et tendresse est sans doute la marque la plus marquante de l’exposition. Les corps s’agrippent sans qu’on sache s’ils s’affrontent ou s’enlacent ; les visages, souvent partiels ou déformés par le geste, ne livrent pas une émotion univoque. Ce choix du flou chez Krewer fait écho à sa volonté de peindre la jeunesse et dans une moindre mesure l’urbain comme un état d’ambiguïté permanente.
Récurrents dans l’œuvre de Krewer, les animaux souvent de grands félins viennent brouiller la distinction entre l’homme et sa condition originelle d’animal. Tantôt joueurs, tantôt menaçants, ils partagent l’espace de la toile avec des figures juvéniles en tenues streetwear, dont les traits incertains laissent imaginer des histoires. Cette incertitude permanente apparaît lors de la contemplation de ses œuvres comme la signature du peintre : rien n’est figé, tout semble en mouvement, voire en lévitation.
Le félin, chez Krewer, agit presque comme un double animal des figures humaines qui l’entourent : même souplesse dans le geste, même imprévisibilité, même capacité à basculer en une fraction de seconde du jeu à la menace. En convoquant cette imagerie quasi mythologique ; l’humain devient bête, ou la bête devient miroir de l’humain, le peintre inscrit ses scènes urbaines contemporaines dans une temporalité plus large, presque intemporelle, de ces rapports de force qui ont toujours structuré la cohabitation.

Le choix scénographique du MAM est symboliquement fort. En accrochant les toiles de Krewer au cœur même de la collection permanente, le musée fait le pari de la création contemporaine : celle d’un peintre encore jeune, dont le regard est façonné par les codes d’une jeunesse urbaine, notamment des grandes villes. Face aux grands formats du fauvisme, de l’expressionnisme ou de la figuration libre exposés dans les salles du musée, ses toiles ne se contentent pas de dialoguer avec l’histoire de l’art elles la bousculent, en y injectant une brutalité et une certaine sensualité résolument actuelles.
Krewer peint une jeunesse qui résiste, qui aime, qui se cogne au monde.
On ressort de « woven thin* » avec la sensation d’avoir traversé une nuit en ville sans qu’elle ne se finisse et donc ne jamais connaître le dénouement.

Visuels : Fatoumata Traore
Affiche : Florian Krewer reviving the Bear 2022 Huile sur toile / Florian Krewer / Paris Musées / Musée d’ Art moderne de Paris