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Homme à Edgar Morin, l’homme qui marche

par La redaction
01.06.2026

Edgar Morin s’est éteint le 29 mai, à 104 ans. Il y a neuf ans, je l’ai filmé le temps d’une traversée de Paris en taxi. Une heure en sa compagnie, qui est devenue un film, L’homme qui marche. Voici ce qu’il m’en reste.

par Lucia Wainberg Sasson

Il est descendu de chez lui, boulevard du Montparnasse, et il s’est glissé dans le taxi comme on entre dans une conversation déjà commencée. Nous avions une heure. Le temps de rejoindre l’ESSEC, où l’attendait, à la chaire de la complexité, une conversation avec Boris Cyrulnik, puis de revenir. Une heure pour poser à Edgar Morin toutes les questions qu’on rêve de poser à un homme qui a traversé le siècle. Et pour qu’il y réponde en vous regardant droit, comme on parle à quelqu’un de sa famille.

 

J’avais relu, pour ce trajet, les mille pages de La Méthode, ramenées à quelques questions. Lui n’avait rien préparé. Il était là, simple, chaleureux, d’une séduction intacte malgré l’âge.

 

Une bibliothèque qui brûle

 

Depuis des années, je filme des sages. J’appelle ce travail « le conseil des sages » : des portraits d’hommes et de femmes, célèbres ou inconnus, qui portent une graine de sagesse. Avant Edgar Morin, il y avait eu l’ancien président uruguayen José Mujica, l’anthropologue et poète Daniel Vidart, et d’autres encore…

 

Pourquoi filmer ces vies ? Parce que chaque fois qu’une intelligence de cette ampleur s’éteint, la même image me revient : une bibliothèque qui brûle, et qui s’en va. Je filme contre cet incendie, pour la mémoire du futur.

 

Edgar Morin, l’homme qui marche, documentaire de Lucia Wainberg Sasson (40 min).

Quelque chose d’un chaman

 

Ce qui m’a bouleversée, ce jour-là, ce n’est pas le penseur. C’est l’homme. On attend un monument, on rencontre un être proche, drôle, attentif. Il avait une aura magnétique qui laissait, en partant, une empreinte plus émotionnelle qu’intellectuelle.

 

Cette heure-là a ouvert un espace dans ma tête. Cet homme venait de mettre des mots sur ce que je cherche, moi, dans mon travail d’artiste : relier les choses pour leur rendre une cohérence. Je suis heureuse d’avoir persévéré, d’être parvenue à aller au bout de mon intuition et d’avoir pu partager une expérience qui résonne d’autant plus aujourd’hui.

 

Relier ce que le monde sépare

 

C’est l’essence même de La Méthode. Edgar Morin a passé sa vie à diagnostiquer une maladie de l’Occident : la séparation. Nous découpons le réel en morceaux : la médecine d’un côté, l’éducation de l’autre, les sciences chacune dans sa case… et la vue d’ensemble nous échappe. Nous regardons le monde à quatre-vingt-dix degrés, quand il s’offre à trois cent soixante.

 

Contre cette dualité, il a passé sa vie à bâtir des ponts. Relier, c’était son verbe ; il en avait même tiré un mot, la « reliance ». Ses livres ne se laissent pas approcher facilement. La première fois que je les ai ouverts, j’ai cru lire du chinois, des équations, des algorithmes.

 

Très tôt, il avait tiré la sonnette d’alarme : nous sommes une « communauté de destin ». Le climat, les crises, le reste, ce n’est pas le problème des uns ou des autres, c’est le nôtre, nous sommes dans le même bateau. Il l’a répété jusqu’à 104 ans, lucide et d’autant plus inquiet. Docteur honoris causa d’une quarantaine d’universités, lu et aimé jusqu’au Brésil, il n’a jamais cessé d’alerter.

 

Sept vallées et un oiseau

 

Comment faire comprendre une telle pensée ? J’ai choisi de ne pas l’expliquer, mais de la faire voyager. L’homme qui marche est un road-movie poétique, structuré en sept vallées : celles du Cantique des oiseaux du soufi Attar, où des dizaines de fables convergent vers le Simorgh, cet oiseau qui est la somme de tous les oiseaux, figure de la fin du voyage de l’âme. J’ai mis ces sept vallées en résonance avec Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur, ce texte où Edgar Morin redessine la manière d’apprendre, d’enseigner, de vivre ensemble. Autour de sa voix, j’ai tissé des images rapportées de mes propres quêtes : l’Inde, Byblos, Montevideo, la France.

 

Le film, je le lui ai offert pour son anniversaire. Une amie, la chanteuse Sara Sabah, y a composé une mélodie en ladino, pour Luna, sa mère, car derrière Edgar Morin il y a Edgar Nahoum, l’enfant d’une famille sépharade, marrane, ce « juif qui se sentait métajuif », un homme qui avait dépassé en lui jusqu’à l’idée d’appartenance. Tout, dans ce film, tend vers une conviction qui était aussi la sienne : la poésie n’est pas un supplément d’âme. C’est une nécessité.

 

Êtes-vous heureux ?

 

Tout le monde ne sait pas qu’Edgar Morin fut cinéaste. En 1960, avec Jean Rouch, il arrêtait des passants dans les rues de Paris pour une seule question : « Êtes-vous heureux ? ». Ce fut Chronique d’un été, manifeste du cinéma-vérité.

 

Cinquante-cinq ans plus tard, dans ce taxi, je lui ai retourné la question… Que fait-on du bonheur, dans une vie ? Sa réponse, je l’entends encore. Le bonheur n’existe pas en soi : il y a des moments heureux, des moments malheureux. L’essentiel est ailleurs : remettre de la poésie au cœur de la vie.

 

Il est sorti du taxi, ce jour-là, et il a marché vers la salle où Boris Cyrulnik l’attendait, sans se retourner. L’homme qui marche. Il aura marché cent quatre ans, à travers les ismes, les exils et les guerres, sans jamais accepter qu’on coupe le monde en tranches.

 

Maintenant qu’il s’est arrêté, c’est à nous de reprendre le pas. Une bibliothèque, dit-on, brûle chaque fois qu’un tel homme s’en va. Celle-là, je l’ai filmée, pour les générations futures.

 

Edgar Morin, l’homme qui marche, mon documentaire de 40 minutes, est à découvrir en intégralité ci-dessus ou sur YouTube.

Visuel : © Manuel Roberto