Du 14 au 29 juin, le 21e Festival des cultures juives partage son « Tempo », thème de cette édition, avec les Parisiens. Et c’est la reine de la guitare classique qui en assurera la clôture, le 29 juin, au Théâtre de la Ville. Son projet s’appelle Les Enfants d’Abraham et se situe au cœur du dialogue entre les cultures et les genres musicaux. Liat Cohen répond à nos questions sur le temps de l’exil, mais aussi sur celui de la création.
La guitare classique, c’est la guitare espagnole. Mais ce n’est pas tout à fait vrai, car elle existait depuis des centaines d’années dans tous les pays d’Europe, notamment en Italie, au Portugal (où on l’appelle violão), et en Angleterre depuis l’époque élisabéthaine. Il existe des œuvres pour luth et guitare baroque depuis la Renaissance. C’est le même instrument avec de légères différences selon les pays. Au XXe siècle, la guitare électrique est arrivée avec ses modifications pour d’autres styles de musique, mais c’est toujours le même instrument. Avec lequel je parcours un répertoire qui va du baroque à nos jours.
En ce moment, je suis en tournée en Israël avec le Barrocada Ensemble Haifa. Mais j’ai eu la chance aussi de créer de nombreuses œuvres pour des compositeurs d’aujourd’hui qui écrivent pour guitare seule ou pour guitare et orchestre.
Au Festival des cultures juives, nous allons revisiter le répertoire méditerranéen et cela ira de mélodies espagnoles, judéo-espagnoles en ladino, jusqu’à l’Amérique du Sud, notamment l’Argentine et le Brésil, pays où les Espagnols et les Portugais ont amené leur musique, basée sur cette musique espagnole baroque.
Nous nous connaissons de longue date avec les musiciens qui m’accompagnent : Pierre Baillot joue du oud et aussi de la flûte ancienne, et Edmundo Carneiro est un maître des percussions brésiliennes. Et nous avons la chance d’avoir l’immense baryton français Laurent Naouri qui se joint à nous. C’est un programme que nous avions déjà joué, à quelques changements près, avec une soprano, au 25e festival d’oud de Jérusalem en 2024.
La musique est en partie composée et en partie improvisée, créée sur scène à partir de partitions très complexes. Chaque concert est donc très différent.
De nombreuses fois. Ils accompagnaient mon premier album, *The Jewish Soul*, il y a 25 ans, où nous jouions quatre œuvres symphoniques pour guitare et orchestre, dont deux avaient été composées pour moi. L’album est sorti chez Warner, nous a permis de tourner ensemble et a même été nommé album classique de l’année aux États-Unis.
Nous nous sommes retrouvés au Festival de Jérusalem, où nous avons créé de nouveaux concertos. Cela va être un sublime concert que ce concert d’ouverture !
J’ai grandi en Israël et vécu la plupart de ma vie en France. Ma culture juive est de toutes les couleurs possibles et imaginables, avec un cœur classique et européen. Le ladino n’est pas dans mes racines, mais j’ai un intérêt culturel et musical profond : à l’époque où j’ai commencé à travailler sur ce répertoire, j’ai collectionné des enregistrements souvent faits par de vieilles chanteuses.
J’ai revisité ce répertoire populaire avec des compositeurs parfois français ou israéliens, mais aussi russes, argentins et brésiliens. C’est fou ce que le ladino et la culture judéo-espagnole peuvent nous apporter aujourd’hui.
Le tempo est au cœur de notre concert. Nous allons traverser des rythmes et des tempos de tous les univers : des rythmes brésiliens qui rendent impossible de rester en place, mais aussi argentins, espagnols baroques ou contemporains.
Le cœur du concert est constitué par ces rythmes qui s’entremêlent et s’inspirent les uns les autres. Le tempo lui-même a évolué au cours de l’histoire. Des rythmes très anciens de l’époque des Maures en Espagne, joués au oud, traversent l’Atlantique jusqu’en Amérique latine.
C’est pour cela que nous commencerons par des chants ladino, avant d’aller vers le répertoire espagnol et jusqu’au répertoire d’Amérique latine. Au Brésil, à l’influence portugaise s’est ajouté le rythme africain. Toutes ces couches se superposent et il est passionnant de suivre les fils d’inspiration et les histoires qui permettent d’arriver aux rythmes contemporains.
Il y a plus de dix ans, j’ai créé un trio qui s’appelait « Cousins ». Il y avait ma guitare contemporaine, une guitare flamenca et un joueur de oud marocain. Nous faisions de la recherche sur le rythme et les harmonies. Au oud, c’était Nabil Khalidi, un immense maître.
Comme nous créions des œuvres, je lui ai proposé de lui apprendre rapidement les notes européennes. Il s’est vexé : « Pourquoi veux-tu que j’apprenne des partitions ? Est-ce que je suis un mauvais musicien ? »
L’oreille et la partition ne fonctionnent pas de la même manière dans la musique orientale et occidentale. Il faut trouver un moyen mathématique pour trouver l’équilibre entre le 2/4 occidental et des cycles plus complexes côté oriental.
C’est le premier album que je sors depuis le début de la guerre. C’est un voyage à travers le monde avec ces trois temps.
La valse, qui existe depuis le XVIIe siècle, est présente dans tous les pays européens et a traversé l’Atlantique vers l’Amérique latine. C’est un album solo (sauf un *Libertango* avec Edmundo Carneiro) avec de grands compositeurs français, allemands, anglais, espagnols, russes, vénézuéliens, mexicains… un répertoire venu des quatre coins du monde pour guitare.
Voilà une jolie réponse à celles et ceux qui disent que la guitare est un instrument espagnol. Et puis c’est une belle musique pour danser, pour rêver, vers l’été.
Je crois que nous sommes tous cousins, c’est-à-dire des humains avec des traits communs. Nous le voyons bien dans notre musique : il y a des chansons ladino que je connais en hébreu, mes collègues les jouent en espagnol ou en arabe. La musique andalouse est notre racine commune.
De la même manière qu’on peut se lier par l’histoire et l’amitié, par le passé, on peut le faire dans le futur. Ce qu’il se passe actuellement est dramatique et je pense que c’est notre rôle en tant qu’artistes, par nos musiques, nos écrits, nos livres, nos tableaux, chacun par nos canaux d’expression, de trouver le moyen de partager nos vies. C’est crucial. Et puis c’est tellement beau ! Pourquoi ne pas le faire ?
Il y a des moments très difficiles. Nous sommes dans un état permanent de guerre. Les vols sont souvent arrêtés. À chaque fois qu’il y a des moments plus tendus, toute la vie culturelle s’arrête. Or, il n’y a pas d’intermittence en Israël. Des projets que nous préparons pendant des mois sont arrêtés. C’était pareil pendant le Covid.
De grandes compagnies israéliennes ont vu beaucoup de tournées annulées, avec des réactions qui n’ont rien à voir avec leur création à l’étranger et en Israël. Nous essayons de garder la tête hors de l’eau. Dans des moments difficiles, nous mettons nos émotions dans la musique et la création : c’est la seule manière que je connaisse pour faire face à cela.
Chaque foyer en Israël a été touché par la perte et la violence depuis le 7 octobre. La musique est indispensable pour survivre mentalement et psychologiquement à ces moments tragiques.
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visuel : Rob Sitbon
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