Jusqu’au 27 juin, le Grenier à Sel d’Avignon accueille l’exposition « Des raisonnements déraisonnables » de l’artiste Julien Prévieux.
Ça fait longtemps parce que j’ai commencé à travailler, je dirais, sur des intelligences artificielles un peu anciennes, il y a environ une douzaine d’années. D’abord, dans une veine, on pourrait dire un peu archéologique. Donc, revenir effectivement sur des expériences dépassées, obsolètes, mais qui avaient l’intérêt de permettre de comprendre assez vite comment ça fonctionne. Donc, ça fait un petit moment que je m’y intéresse, mais c’est vrai que là, avec l’engouement, l’évolution des technologies, j’avais envie de revenir aussi sur cette question-là.
Alors, je suis plutôt critique, surtout dans sa version, on va dire, commerciale. On le sent bien, l’idée, c’est que ça empiète, c’est que ça vienne un peu recouvrir tout ce qu’on connaît. Donc, c’est la version critique contre, cette vague qu’on a connue sous d’autres formes, avec d’autres versions du numérique avant. Il y avait cette expression de collier numérique. Là, on est un peu sur le collier de l’IA. Alors que c’est vrai, quand on s’intéresse un peu à l’histoire, il y a des sujets passionnants, c’est pour ça encore que je m’y intéresse maintenant, mais plus sous cette version expérimentale. Dans l’expérimentation, je dirais, il y aurait des choses à regarder et à sauver.
C’est de plus en plus difficile, je dois bien l’avouer. Avant, on était sur des formes burlesques, où l’erreur était flagrante. Là, on sent que les améliorations, les assemblages, les hybridations de ces différents systèmes informatiques font que, d’une part, ça commence à beaucoup mieux marcher qu’avant, même s’il y a des zones dans lesquelles ça ne marche pas encore. Mais quand même, on sent que ces améliorations, avec cette version, on va dire d’IA de marché, d’IA avec tout ce techno-capitalisme, cette version-là, qui veut effectivement envahir le monde, fait moins rire. Mais j’ai l’impression que c’est encore intéressant de regarder ça de près, comment ça marche, comment ça fonctionne et de voir encore les limites.
J’ai reçu cette commande en début 2019 de la CNIL qui allait fêter ses 40 ans. La CNIL, c’est l’institution indépendante qui s’occupe de gérer nos données, ou plutôt de faire en sorte que nos données restent privées. Ils reçoivent des plaintes. Ils coordonnent notamment le RGPD, le règlement de gestion des données personnelles. Et alors, pour leurs 40 ans, ils voulaient une intervention d’artistes. Donc, un jour, je reçois cette demande qui me dit : « Est-ce que ça vous intéresserait de travailler sur une tapisserie ? » Donc, première demande un peu exceptionnelle. Pour commencer, j’ai fait le carton. Ce qu’on appelle le carton, c’est le motif qui allait être tissé par deux lissiers. Ça a pris 2 ans et demi à tisser.
Le motif, il faut qu’il soit raisonnable. Si le motif est compliqué à un moment donné, on est parti pour 5, voire 10 ans. Et pour les lissiers, il fallait aussi être raisonnable. On a à la fois une série à l’arrière-plan de formes géométriques, de carrés, de rectangles qui s’empilent jusqu’en haut de la tapisserie, avec des couleurs qui changent en fonction des plaintes déposées auprès de la CNIL.
J’ai demandé aux employés de lire les documents qu’ils produisaient, les plaintes qu’ils peuvent recevoir, les délibérations, etc. Puis ces mouvements de regard sur ces documents, je les ai enregistrés avec un oculomètre (un appareil qui permet d’enregistrer le regard), et ensuite, ça a fait partie du collage global de la tapisserie.
C’est une rétrospective, mais assez récente on va dire, qui représente environ 10 ans de travail. Je pense qu’à travers cette exposition on peut me comprendre. Parce qu’on oscille entre effectivement une partie sculpturale, l’ensemble de ces échiquiers, les textes aux murs, donc ça a un certain rapport à l’écriture. Puis il y a les schémas, les diagrammes, écrits dans ce langage pour singes qui clôturent la première salle, et ensuite on arrive à la tapisserie.
Et enfin il y a ce film, Codex Spatium, qui est un film, à tendance documentaire, qui revient sur cette grande question de l’occupation humaine de l’espace extra-atmosphérique. Et donc pour ça j’ai conçu une forme de jeu de rôle, qui vise à repenser, le traité de l’espace extra-atmosphérique. C’est un texte des années 60 qui est bien malmené aujourd’hui par ce qu’on appelle le New Space, Elon Musk et confrères, qui là encore, on parlait de l’IA, s’approprient le savoir.
Pour les décrire rapidement, c’est une série de dessins fait à l’encre en noir sur papier blanc et en blanc sur papier noir. En utilisant là encore un système d’enregistrement un peu particulier en motion capture, qui permet habituellement d’enregistrer les mouvements pour des films ou des jeux vidéo. Là, je m’en sers comme d’une version de ce qu’on avait fin 19ème avec Marais et l’enregistrement des mouvements, de la marche, des gens qui boitent ou des vols d’oiseaux.
La particularité de cet outil contemporain, c’est qu’en fait, il enregistre plutôt bien mais il y a aussi un certain nombre d’erreurs où les chutes peuvent se continuer, même une fois que vous avez tapé le sol, une sorte de descente aux enfers. Il y a une gamme de chutes très différente, mais avec souvent des chutes plus back-to-air. Je trouve ce bug particulièrement évocateur.
Et aussi, je trouve qu’il fonctionnait bien par rapport au reste de l’exposition qui, effectivement, parle d’erreurs, de bugs en tout genre, mais aussi de technologies très avancées. Et là, j’ai l’impression qu’on est un peu à la croisée des chemins. C’est vrai, il y a une histoire de corps qui s’effondrent, qui s’effondrent dans un environnement très technologique et c’est de l’enregistrement très proche de soi aussi.
Ça aurait pu, on y a pensé, il y a eu beaucoup de discussions autour d’une version performée. On s’était dit qu’il y aurait peut-être une jonction possible avec le Festival d’Avignon ou en tout cas d’avoir des moments d’activation du jeu. Puisqu’il existe bel et bien ce jeu. Les cartes existent et peuvent être manipuler. Cependant, l’exposition et toute la partie sur les chatbots et sur l’IA était suffisamment déjà suffisamment complexe et m’a demandé un temps de préparation important. Donc finalement, on n’a pas pu trouver le temps de mettre en place cette version performée.
Ça fait partie de ma pratique. Je ne dirais pas que j’ai un pied complet dans le spectacle vivant, mais j’ai quand même fait un certain nombre de performances qui ont été présentées dans des festivals comme le Festival Actoral ou au Théâtre de Gennevilliers. Ces performances, elles sont liées à un projet que j’avais fait autour des gestes brevetés. Là, c’est aussi un autre champ du techno-capitalisme puisqu’on en parlait.
Ces gestes qui sont inventés et qui vont avec l’interface de ces appareils qui nous entourent, comme ce geste qui permet de slider sur le téléphone, le pinch-to-zoom pour pincer ou dépincer pour régler la taille. Ce sont des gestes qui sont décrits dans des brevets. Depuis le début, j’avais commencé à archiver ces brevets. Dans un premier temps, j’en avais fait un film d’animation. Ce film d’animation a donné lieu à une performance avec des danseurs et des danseuses.
Mon actualié est l’exposition. Mais le film dont nous avons parlé, Codex Spatium était au départ une performance avant de devenir un film que j’avais présenté au Festival Actoral en 2023.
Exposition jusqu’au 27 juin au Grenier à Sel à Avignon.
Visuel : ©Julien Previeux