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65eme édition Jazz à Juan : les passeurs d’étoiles

par Hanna Kay
27.07.2026

65 ans,  l’âge de Jazz à Juan. Presque celui de Marcus Miller, Mino Cinelu, Bill Evans et Mike Stern, les musiciens légendaires du retour de Miles Davis en 1981. Réunis pour célébrer le centenaire de sa naissance, ils ont rappelé que certaines étoiles brillent même si on le les voit plus. Reflets rouge profond avec Samara Joy, ou les couleurs andalouses d’Erik Truffaz et Antonio Lizana dans le sillage de Miles avec Sketches of Spain revisité.  Thomas Dutronc, enfin, a refermé la parenthèse avec la légèreté de ceux qui savent que le jazz n’oublie jamais de redonner le sourire.

Les étoiles ne se sont pas moquées de nous

La grâce n’est pas la perfection. C’est ce moment où l’on choisit,  chargé de toutes ses blessures, d’offrir de la beauté au monde. Samara Joy, cette nouvelle révélation du jazz vocal à la carrière qui ressemble à un rêve américain et qui collectionne déjà six Grammy Awards , à la voix douce et puissante , si juste . Vêtu de rouge et à seulement vingt-six ans,  elle a l’élégance des vieilles âmes . Des ballades de jazz qu’elle interprète magnifiquement, certains les diront trop sages . De la justesse et de la douceur de sa voix , certains la trouveront trop “technique” . Du charisme qu’elle impose quand elle habite la scène , il est indiscutable . Et du sentiment qui ressort quand le concert termine , il met définitivement tout le monde d’accord : apaisement, rêverie et grand jazz. Sur la scène de Jazz à Juan , avec les étoiles qui veillent, comme des yeux attentifs venus d’en haut , et c’est peut-être à cela que sert la musique,  à connecter les étoiles du ciel aux sensations de la terre , au rythme , à ce qui fait que l’on oscille de la tête . Ce soir-là , les étoiles ne se sont pas moquées de nous . Des standards comme l’interprétation de  Lush Life, qui rappelle l’univers d’Ella Fitzgerald et Duke Ellington,   des arrangements raffinés composés avec ses musiciens, Jason Charos(trompette), Eli Feingolg (trombone), David Mason (saxophone alto), Kendrick McCallister (saxophone tenor), Conor Rohrer (piano), Martin Jaffe (contrebasse) et Evan Sherman (batterie). Pause, le temps d’un jeu de pétanque sous les tentes du festival, d’une barquette de frites ou d’un verre, en attendant   Marcus Miller et son band légendaire en deuxième partie de soirée.  `

(c) Jazz à Juan – M. Igersheim

(c) Jazz à Juan – M. Igersheim

Les enfants terribles de Miles Davis

Marcus Miller (basse et clarinette basse), Mike Stern (guitare), Bill Evans (saxophone) et Mino Cinelu (percussions) arrivent sur scène comme des complices qui n’ont jamais vraiment cessé de jouer ensemble. Les mêmes qui, en 1981, accompagnaient le retour de Miles Davis sur We Want Miles. À l’époque, ils n’avaient même pas 25 ans. Miles leur avait confié la liberté de réinventer son univers. Les cheveux ont blanchi, les regards, eux, n’ont rien perdu de leur malice. Ils s’observent, se provoquent, se répondent avec ces sourires discrets de ceux qui n’ont plus besoin de mots pour se comprendre. Chez eux, l’improvisation est  une conversation entre vieux amis, capable de bifurquer à tout instant, à plusieurs et à deux parfois comme l’on surprendrait des confidences de légendes, entre la basse et la guitare, entre la basse et la trompette du plus jeune Russell Gunn, ainsi que Brett Williams au clavier et le génial Anwar Marshall à la batterie. Mélange des générations au nom d’un héritage commun. La musique, comme une éthique, comme un point de vue, pas uniquement comme des notes.    Marcus Miller lance un riff de basse en slap, massif et dansant. Mike Stern s’y accroche aussitôt, découpant l’espace de ses phrases nerveuses, toujours à la frontière entre le blues, le rock et les harmonies jazz. Derrière eux, Mino Cinelu ne marque pas le temps : il le déplace, l’étire. Une percussion répond à une autre, un geste appelle un silence, puis un éclat. Bill Evans laisse respirer une note avant de faire monter un chorus ample, chaleureux, presque vocal., le romantique de la bande.  À leurs côtés, Russell Gunn trouve naturellement sa place, sans chercher à imiter Miles mais en prolongeant son esprit de liberté. Le plaisir de jouer ensemble devient rapidement le véritable sujet du concert. Les musiciens se lancent des défis, s’amusent à changer une cadence, prolongent un échange de quelques mesures comme des enfants qui refuseraient que la partie s’arrête. Ils donnent parfois l’impression de refaire les quatre cents coups, mais avec les instruments pour seul langage. Jean Pierre, Fat Time, Tutu, des thèmes que ces musiciens connaissent intimement qui deviennent un terrain de jeu où la basse relance la guitare, où le saxophone attrape une idée laissée en suspens. Marcus Miller raconte  cette époque où Miles Davis avait confié son retour à une poignée de musiciens d’à peine vingt ans. « Mike était le plus vieux, il avait vingt-huit ans », lance-t-il en riant. Puis il ouvre une nouvelle porte : « Jusqu’à présent, nous étions dans les années 80… Maintenant, revenons en 1969. » Quelques notes suffisent. In a Silent Way apparaît comme un souvenir qui n’a jamais disparu. Bitches Brew fait entrer le groupe dans une autre matière sonore, hommage à la période jazz fusion des années 70.

On comprend alors ce que Miles Davis avait perçu chez ces jeunes musiciens au début des années 1980. Non pas seulement leur virtuosité, mais leur capacité à dialoguer, à prendre des risques ensemble, à faire de la musique un espace où personne ne cherche à gagner sur l’autre. Quarante-cinq ans plus tard, ils jouent avec la même curiosité. Mais ce qui touche le plus, c’est cette joie presque enfantine de se retrouver. Comme si, entre deux chorus, Miles Davis était simplement sorti quelques minutes en coulisses.

(c) Jazz à Juan – M. Igersheim

(c) Jazz à Juan – M. Igersheim

Tomber amoureux sous le ciel de Juan

À Jazz à Juan, on ne vient pas seulement écouter des concerts. On vient retrouver une jeunesse que l’on croyait disparue, tomber amoureux, oser enfin bouger les hanches. Sous le ciel de Juan, ou sous le ciel de Paris, comme le chante le lendemain Thomas Dutronc. Au fond, c’est toujours le même ciel lorsqu’il est traversé par la musique.

© Jazz à Juan – Fred Laurès

Thomas Dutronc arrive avec son quintet comme une petite troupe de théâtre qui connaît son texte par cœur mais s’autorise chaque soir à en réinventer les répliques. Chacun entre en scène sans chercher à voler la lumière. Éric Legnini fait du piano un personnage élégant, un gentleman de la French Riviera. Thomas Bramerie et Franck Agulhon installent le décor avec un swing souple et profond. Rocky Gresset fait passer l’ombre de Django dès les premiers accords. Stéphane Belmondo à la trompette fait des mélodies les plus simples, des terrains de jeu aux airs romantiques. Les regards circulent, les sourires aussi. On sent des musiciens heureux de jouer ensemble, et de s’écouter avant de se répondre. Le rideau se lève sur Let’s Get Lost, hommage à Chet Baker. Puis viennent Estate, quelques parfums du Brésil, Il est cinq heures, Paris s’éveille, tendre salut à Jacques Dutronc. Le public chante, rit, se lève. Thomas Dutronc invite les couples à danser un slow, main dans la main. Pendant quelques minutes, personne ne se demande s’il en a encore l’âge.

Avant eux, Antonio Lizana, Érik Truffaz et leurs musiciens avaient ouvert la soirée avec une relecture de Sketches of Spain, ce dialogue imaginé par Miles Davis et Gil Evans. Là encore, il est question d’une troupe. Chacun apporte son accent, son histoire, son souffle. Le jazz et le flamenco se marient et apprennent à vivre ensemble. Le saxophone d’Antonio Lizana possède une profondeur ténébreuse, à l’élan d’un toréador, tandis que sa voix semble remonter de plusieurs générations de chanteurs andalous. Les arrangements de Renaud Gabriel Pion, à la clarinette basse, dessinent des couleurs d’une rare finesse. Et lorsque la danseuse Ana Sánchez entre en scène, les palmas, les frappes de talons et le silence deviennent eux aussi des instruments. Le duende circule entre les musiciens, invisible mais évident, comme une inspiration commune.

© Jazz à Juan – Fred Laurès

 

Jean-Max Tronchon, plume malicieuse de Nice-Matin, écrivait un jour : « Le temps a éclairci les rangs : des gloires, mais aussi des musiciens météores, frappés en pleine jeunesse. Et puis vient la relève, ces branches nouvelles que l’arbre touffu du jazz ne cesse de pousser dans tous les sens. » C’est sans doute cela, Jazz à Juan. Un festival qui n’érige pas les légendes en statues. Il les fait dialoguer avec ceux qui arrivent. Ici, les anciens transmettent sans nostalgie, les plus jeunes inventent sans renier leurs racines. Le jazz continue de pousser, dans toutes les directions, comme un arbre qui grandit sans fin cherchant à atteindre les étoiles.

 

Crédit photo : (c) Jazz à Juan – M. Igersheim / © Jazz à Juan – Fred Laurès /