À Station F, dans le royaume des start-ups et des levées de fonds, le gambiste et chef d’orchestre espagnol Jordi Savall semble détonner. Il est venu parler musique. Son ambition : lancer Aevum, une plateforme de streaming consacrée aux « musiques d’art », classique, musique ancienne, jazz et musiques traditionnelles.
À l’heure où l’écoute sur les plateformes de streaming musical se fait de plus en plus rapide et fragmentée, Jordi Savall propose avec Aevum de laisser le temps à la musique. Car les plateformes actuelles n’en accordent pas toujours aux « musiques d’art ». Comme la Symphonie n°3 de Beethoven par exemple, une oeuvre de 45 minutes, pour laquelle le producteur musical est rémunéré pour les quatre mouvements, quatre fois deux minutes. Avec Aevum, Jordi Savall propose un format plus adapté aux oeuvres longues, tout en les remettant dans leur contexte. Le temps réel d’écoute sera rémunéré, il sera possible d’acheter des disques via Aevum. L’objectif est double : mieux rémunérer les artistes et producteurs, tout en améliorant l’expérience des utilisateurs.
Pour ce projet, Jordi Savall s’entoure de spécialistes de la musique, comme Yves Riesel, qui travaillent au projet aux côtés d’ingénieurs spécialisés en intelligence artificielle. Il n’est pas question pour autant de faire la guerre aux plateformes existantes, Aevum se veut « à côté ». Et au même prix. Savall, qui avait déjà créé son propre label, Alia Vox, en 1998, revendique cette fois l’ambition d’offrir aux producteurs et aux labels de classique, de jazz et de musiques traditionnelles un « retour sur investissement décent ».
Le projet est ambitieux : 300 000 albums, pour un lancement prévu fin 2027 ou début 2028. D’ici là, il faut convaincre investisseurs et mécènes. Jordi Savall y a consacré une partie des 250 000 euros de son prix Ernst von Siemens, le Nobel de la musique classique, qu’il a reçu en 2026. Le projet lui tient à coeur, et à 85 ans, il est question pour lui de penser l’avenir de la musique et de ses acteurs. Aevum veut être bien plus qu’une nouvelle plateforme, elle participera à la constitution d’un patrimoine musical, en donnant aux oeuvres le temps et le contexte qu’elles méritent. Son nom donne bien le ton de l’ambition : Aevum, en latin « temps infini ».
Inscrire la musique dans le temps. Et cela, en travaillant avec l’intelligence artificielle, tournée vers le futur. Il s’agit cependant selon Maria Bartels, philosophe et conseillère artistique de Savall, de lui apporter ce que la musique a de plus singulier : « sa mémoire, sa philosophie, sa patience ».
Rendez-vous dans un an pour voir si le public aura, lui aussi, pris le temps de suivre Jordi Savall.
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