Le Festival d’Avignon retrouve Guy Cassiers, icône des années Baudriller-Archambault, à son plus haut niveau pour un seul-en-scène cousu sur mesure pour l’immense Valérie Dréville. Une plongée dans le texte de Camille de Toledo, dans les méandres de la transmission des traumatismes familiaux dans le corps des générations et générations qui se succèdent. Magistral.
Elle arrive dans le noir, seule, ancrée comme elle sait le faire et, froidement, gravement, elle décrit la scène de l’horreur : un frère pendu. Un frère pendu à 33 ans. L’histoire est celle de Camille de Toledo, tout ce qui est raconté est vrai, à l’exception des noms propres qu’il a modifiés dans ce récit de généalogie de blessures qui se transmettent en muant. On le comprend assez vite, le même drame ne se manifeste pas de la même façon. Toujours dans sa posture sculpturale, elle assène la suite du couperet. Dans la famille tragédie, elle pioche la mère qui s’éteint dans un bus, la même année, au fond d’un bus, à la suite d’une rupture d’anévrisme, le jour anniversaire de la naissance de Jérôme, le frère mort. Le père suivra, plus tard, plus classique. Et voici Thésée, orphelin qui décide de prendre en main sa « vie nouvelle », direction Berlin dans la vraie vie de Camille de Toledo, mais voilà, treize ans après, son corps s’arrête, il est paralysé, coincé. Il se lance alors dans l’enquête de sa vie, celle qui l’enfonce dans les archives et leurs silences pour tenter de comprendre ce qui coince fort là, maintenant.
La marque Cassiers se met en place. La vidéo permet d’augmenter le visage de Valérie Dréville, de profil. Elle lui donne une autre perspective. Dans ses pièces, Cassiers a mêlé les images et les mots au service des maux de l’Europe. Dans ce récit, on traverse l’exil des Juifs vers la France à la fin du XIXᵉ siècle, la Première Guerre mondiale et la Shoah. Ces trois temps se répercutent directement dans ceux et celles né·e·s pourtant après. Mais ça veut dire quoi, après ? Le sol se découvre et on comprend, à l’aide d’une caméra qui flotte au-dessus du plateau, qu’il s’agit de centaines, si ce n’est de milliers de photos souvenirs. L’album de famille, étalé là, serait le remède à la paralysie. Que cachent ces images de bonheur d’Épinal où ses parents, Gatsby et Esther, jouent au couple parfait alors que l’amour s’est barré ?
Seule en scène mais démultipliée d’elle-même et de tous les fantômes de la famille de l’auteur, Valérie Dréville ne fourche qu’à peine sur ce monologue dantesque d’1 h 30 sans aucune relâche. Elle incarne la voix de Camille de Toledo dans sa lutte contre son Minotaure personnel. Le timbre est aussi calme que la puissance du drame est insoutenable. Autant de morts, ceux qu’on connaît et ceux qui se planquent dans son épine dorsale.
C’est la plus grande question que pose le spectacle, et elle n’est pas très loin de celle que posait Tiphaine Raffier il y a déjà si longtemps, le premier jour de ce beau festival, en ouverture, à 11 heures du matin : doit-on suivre les volontés d’une femme même si on les désapprouve ? Qu’est-ce qui amène ce geste, tout comme la rupture d’anévrisme brutale de sa mère ? Ici, ce sont des nazis, des collabos, des vrais, pas des symboliques. Du point de vue de l’exercice de style, puisque tout de même nous sommes au théâtre, il faut dire que l’adaptation de ce roman sur cette scène est totalement réussie, ce n’est pas toujours le cas. Guy Cassiers, en ne faisant pas jouer les personnages, en laissant le témoignage seul être le héros de la pièce, via le corps-véhicule de Valérie Dréville, fait un choix au-delà de pertinent.
Du 12 au 24 juillet à L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène (navette à 10 H 45, 11 H, et 11 H 15 au départ de la Poste)
Visuel : Thésée, sa vie nouvelle, Valérie Dréville et Guy Cassiers © Théâtre Vidy-Lausanne – Claudia Ndebele