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À Berlin, un « Samson » qui vaut (encore) pour l’exceptionnel Roberto Alagna

par Paul Fourier
07.07.2026

Il est des représentations qui reposent sur un.e seul.e interprètes. Le Samson et Dalila repris avec le ténor français, en ce mois de juin, au Staatsoper de Berlin est de ceux-là.

Nous avions fait le voyage – comme la veille à Munich pour la Turandot de Sondra Radvanovsky – pour voir si un grand chanteur qui, dans le passé, a incomparablement brillé dans un rôle pouvait une nouvelle fois nous apporter le frisson et l’émotion dans un répertoire dont il a été si longtemps le maître. Notre cible du jour était donc Roberto Alagna qui nous a offert (il y a parfois un certain temps), des incarnations anthologiques de Samson, le héros biblique. Eh oui ! force fut de constater que ce rôle est encore le sien et lui convient toujours d’autant mieux qu’il se situe dans un registre médian (ce soir d’une extraordinaire beauté) et ne sollicite que rarement des aigus qui se sont désormais durcis.

Alagna, indestructible Samson

À l’instant de son entrée en scène, l’on est conquis lorsqu’un « Arrêtez, Ô mes frères », en phase avec le chœur, fait jaillir l’immédiate et juste appropriation du rôle par Alagna. Cet art incomparable de la prononciation est une fois de plus incontestable. Les phrases sont prises savamment, avec lenteur, en plénitude avec leurs syllabes parfois très allongées.

Dans une représentation où le chant français n’était pas toujours à la fête, chaque apparition du ténor est, de fait, comme un rayon de soleil qui permet de satisfaire aux rudes exigences de noblesse du magnifique (et bien rare) opéra de Camille Saint-Saëns. L’on est fasciné par la beauté lyrique contenue dans de simples récitatifs de ce français élégant et daté du XIXe siècle. Des phrases comme « En ces lieux, malgré moi, m’ont mené mes pas ; je voudrais fuir hélas ! et ne puis pas ! » sont alors un véritable miel pour l’oreille.

Et cette magie de glorification de la langue va se reproduire de manière quasi miraculeuse dans les lamentations de la grande scène d’ouverture (« Vois ma misère hélas, vois ma détresse ») de l’acte III tant l ‘émotion ici portée semble naturelle. Précisons par ailleurs que dans la mise en scène pesante de Damiàn Szifron, la bonne connaissance du rôle par le ténor lui permet de rester crédible en termes d’interprétation théâtrale, car il s’en tient aux fondamentaux et ne cherche jamais à faire trop.

Au rayon de la satisfaction relative au chant français, l’on en profitera également pour citer Carles Pachon et Nicolas Testé dans les rôles d’Abimélech et du vieillard hébreu, qui auront eux aussi apporté leur pierre à l’édifice d’un chant français honorable.

Mais le plaisir s’est arrêté là…

Car, si l’on peut considérer qu’Alagna a quasiment porté cette représentation à bout des bras puissants de son héros, c’est parce que le reste n’était pas de nature à nous enthousiasmer. À commencer par la mezzo-soprano russe Aigul Akhmetshina, juste trentenaire, et qui nous semble brûler un peu les étapes – notamment dans l’opéra français – depuis qu’elle est une star proclamée au Royal Ballet and Opera de Londres. Déjà, sa Carmen était de bon niveau sans détrôner les tenantes du titre. Clairement Dalila est un rôle pris trop tôt. On a précédemment pu le constater à Londres en juin, et cela se confirme à Berlin. L’élocution du français n’est pas idéale, ce qui pour Dalila n’est pas loin d’être rédhibitoire.

Mais là n’est pas l’essentiel, car ce qui fait là défaut, au-delà d’une véritable incarnation, c’est surtout une voix capable de nous envouter en même temps que Samson, même si l’on ne nie pas la belle musicalité dont elle fait preuve dans « Mon cœur s’ouvre à ta voix » ou la puissance bienvenue qui jaillit à la fin du duo du deuxième acte. Il nous manque là une voix à même de satisfaire la redoutable tessiture exigée, une voix qui puisse s’appuyer sur des graves consistants et non poitrinés. Akhmetshina peine à assurer élégamment les longues phrases ici requises, ses passages de registres ne sont pas assez fluides et, au final, elle ne fait malheureusement pas le poids face au Samson d’Alagna qui, pourtant, comme à son attitude fait montre de complicité avec sa partenaire.

 

Les choses empirent avec le grand prêtre de Łukasz Goliński, au chant frustre et à l’élocution, cette fois, totalement incompréhensible. Non seulement le style est bien éloigné de ce qui est exigé ici, non seulement la caractérisation du « méchant » est ici outrancière, mais la voix est, notamment dans le registre forte, marqué d’un vibrato trop présent.

Direction et chœurs de bon niveau

Heureusement, et ce n’est pas sans importance, les autres beaux atouts de cette production étaient la direction d’Alexander Soddy et la qualité du chœur du Staatsoper (même si, là aussi, le français est loin d’être idéal). L’ouverture est d’emblée d’une gravité et solennité qui montre là une délicatesse presque liturgique du chef, de ses cordes et de ses bois. Puis pendant toute la représentation, Soddy va s’engager dans une rythmique en tout point adaptée, laissant tantôt à son rôle-titre la possibilité de déployer sa magnifique prononciation, ou ouvrant dans le troisième acte les vannes de son orchestre lors de la bacchanale.

Une mise en scène au premier degré

Que dire de la mise en scène du réalisateur argentin Damiàn Szifron tant elle est, cette fois, à l’opposé de la débauche psychédélique qui nous a sidérés dans Turandot la veille à Munich, et même beaucoup moins réussie que celle de Richard Jones à Londres ? L’on ne saurait dire si les décors qui semblent surgir du XIXe siècle veulent nous cueillir au premier degré ou au quinzième (on penche pour la première option). On en vient à peine à comprendre une lecture aussi basique et pauvre à moins qu’elle soit juste destinée à se positionner dans une opposition radicale avec le regie theater tellement en vogue outre-Rhin. Du coup, le principal problème réside dans la difficulté à se projeter dans l’histoire au-delà de la qualité du chant ; sans compter qu’au demeurant, le metteur en scène fait le choix d’accentuer la violence de l’action qui, si elle avait pu paraître justifiée à petites doses, est ici par trop excessive dans le duo de Samson et Dalila, et surtout lors du passage à tabac en règle du héros.

Et ce ne sont ni les chorégraphies sans grâce, ni la (seule) idée originale – pour le coup peu lisible – de l’apparition d’un couple sosie des deux protagonistes principaux dont la femme tombe enceinte, une image que l’on imagine fantasmée sur le bonheur qui aurait pu être celui de Samson et Dalila, qui permettent de rattraper l’inintérêt de cette production créée en 2019.

Il est fort dommage que la salle ait été loin d’être remplie pour cette première dans laquelle Alagna rendossait le costume de Samson. C’est Jonathan Tetelman qui suivra dans le rôle en septembre et cela promet d’être bien différent, mais également de haut niveau.

Photo de couverture : Roberto Alagna dans Samson à Orange 2021 © Gromelle.

Autres visuels : photos de la création (novembre 2019) © Matthias Baus.