Pour clore la saison théâtrale avant le grand bain avignonnais, le Théâtre de la Bastille invite la création du brillant metteur en scène pour les élèves du PSPBB-ESAD. Un spectacle de fin d’année, donc, qui retient la nuit jusqu’à l’aurore à coups de BPM émotionnels.
Pendant l’entrée du public, il y a un mec qui danse, mais qui danse depuis longtemps, depuis des jours peut-être. Le son est techno, binaire et répétitif, le rythme est métronomique. Pour l’instant, on devine uniquement sa silhouette qui tape l’air. Et puis doucement, la brume se lève et on découvre un énorme décor. Nous sommes dans une forêt, il y a de grands arbres, des tentes, un brasero, un chiotte, un point d’eau, et au milieu de ça, il y a une dizaine de jeunes gens qui empêchent l’aurore d’advenir.
Orane Barroso Pinto Dias, Mathieu Capella, Souâd Dantas, Aurélien Gerhards, Mahaut Grasset, Steven Injiraky, Léa Launay, Domitille Leboeuf, Max Lochon, Paul Rivière, Emmanuelle Vintache vont, pendant trois heures, aller et venir dans cette fête collective où souvent, on se parle à soi-même en bougeant seul.e.
Gurshad Shaheman est un génie de la mise en scène et un auteur fin. Il réussit à merveille cet exercice du spectacle de sortie. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. Il pourra toujours dire que c’est pour L’Amour du prophète, avec les élèves en deuxième année de l’ERAC. La règle du jeu est toujours la même : il faut que tous et toutes puissent être visibles et entendus, qu’ils et elles aient chacun.e un moment pour briller.
Dans Sur tes traces, Gurshad Shaheman & Dany Boudreault se racontaient l’un à l’autre. Le public, casqué, devait, dans une frustration orchestrée, passer du canal de l’un à l’autre pour suivre leurs histoires. Pour S’embraser la nuit et nos corps, il reprend un peu ce processus. Quand un dialogue se met en place d’un côté de la scène, un autre arrive d’un autre côté. Les paroles ne se coupent pas, elles s’alimentent avec fluidité, laissant tranquillement la place au récit suivant.
Dans cette nuit sans fin où le corps est frénétique, les discussions s’enfoncent dans la temporalité des montées et des descentes de substances. Cela donne de merveilleuses tirades sur l’amour, la famille, le deuil, les origines. Toutes les questions humaines trouvent leurs réponses dans ce voyage sans sommeil.
Une nouvelle fois, Gurshad Shaheman crée des images qui restent. Il convoque la figure de la mariée, ici une prêtresse vêtue d’un haut bijou et d’une immense traîne lumineuse. Il croise les cultures et nous fait entendre l’arabe et le créole. Il dresse ainsi le portrait intime et théâtral de cette jeunesse-là, prise dans les préoccupations de son époque.
Aux corps épuisés répondent les cerveaux qui brûlent d’idées, et quand le soleil se lèvera, ce groupe-là sera uni pour longtemps dans le souvenir de cette fête, car quoi de mieux qu’une fête pour exprimer la force des individus dans le collectif ?
Au Théâtre de la Bastille jusqu’au 2 juillet
Durée : 2H50, salle climatisée
Visuel :© RDL