On a assisté le 24 octobre à une Première quasi exemplaire du Faust de Gounod, portée par la direction de Daniele Rustioni et avec une distribution menée tambour battant par une Marina Rebeka en état de grâce.
L’automne social est partout agité. Outre les manifestations qui essaiment l’Europe, la Première du nouveau spectacle du Faust de la Scala avait été annulée pour cause de grève. C’est donc dans un théâtre bondé à tous les étages qu’a été donnée l’opéra, très attendu, pour une Deuxième devenue Première.
La première source de plaisir a été de constater que, pour une fois, la partition de cet opéra (long) n’a connu que de très intimes coupures et que le ballet écrit pour l’entrée à l’Opéra de Paris a été joué dans son intégralité (les couplets bachiques ayant été cependant amputés). La deuxième satisfaction est venue d’une élocution de qualité, malgré le fait que nous n’avions sur scène aucun chanteur francophone, ce qui a permis, la plupart du temps, de se passer des sous-titres.

Si la mise en scène de Johannes Erath peut difficilement laisser indifférente, elle surprend par son côté baroque, mais aussi et surtout par un trop plein qui a tendance à perdre régulièrement le spectateur. Dans un univers de cirque, Erath mise sur un parti-pris onirique, certainement de l’ordre du rêve et du subconscient, avec occasionnellement des incursions vers le surréalisme façon Magritte lorsque, par exemple, des hommes recouverts de chapeaux (haut-de-forme et non melon) surgissent sur scène symbolisant probablement le patriarcat. Au quatrième acte, Marguerite, déshonorée, s’extraira de l’un de ces chapeaux dans lequel un vilain magicien maléfique l’avait enfermée comme un lapin dont on a abusé.
Mais, l’on trouve aussi pêle-mêle des ballons, un cheval de bois, une auréole, le cercueil de l’enfant de Marguerite, des images projetées de la salle de la Scala et d’un tunnel, puis des loges qui s’ouvrent sur les côtés de la scène, des marins et des prostituées et un remake de la scène du ballon du Dictateur de Chaplin… des éléments qui donnent à cette production une allure de puzzle.

Erath aime, visiblement, s’inscrire dans l’excès ; dans la scène de l’église, Méphistophélès ne prend ni moins que l’habit du pape et des « enfants de chœur » secouent des encensoirs dont l’odeur envahit la totalité du théâtre avant de s’étendre bras en croix sur le sol, puis de se suspendre aux cordes de cloches imaginaires.
D’autres idées manquent de clarté comme ce double âgé de Faust qui apparaît de temps à autre et ne semble transmettre aucun autre message que de rappeler d’où vient le docteur.
Quant à Walpurgis, cela devient un énorme embouteillage mêlant une grande partie des personnages, des figurants, des circassiens et la scène, sur la magnifique musique du ballet, donne plus le tournis qu’elle n’apporte une illustration ayant du sens.
Les costumes font donc référence au cirque, Méphistophélès est d’abord « Monsieur Loyal », tandis que Valentin et Siebel sont habillés en « clown blanc » et en « Pierrot » (quand ce dernier ne revêt pas la robe de Marguerite avant la scène de l’église). Et dans cet univers à l’iconographie circassienne, la scène du « Veau d’or » est habilement chorégraphiée avec un fouet avec lequel Méphistophélès fait tourner son monde.
Mais le plus beau personnage du spectacle est Marguerite qui, par sa présence, vole la vedette aux deux mâles qui la maltraitent. En tutu de funambule, avec son ombrelle et sa perruque rousse, évoluant en permanence sur le fil (de sa folie ?), Marina Rebeka est hallucinante. Présente lorsqu’elle chante, présente parfois lorsqu’elle ne chante pas, elle est incontestablement la figure centrale de ce Faust. Et cette incarnation magnifique est, sans aucun doute, le fil directeur et l’atout principal de la production d’Erath. Une image exprime la puissance de cette Marguerite, lorsqu’elle surgit dans la salle et termine le duo d’amour dos à la fosse.
Par ailleurs, le metteur en scène n’hésite pas à inscrire certaines scènes dans le registre de l’humour, souvent à propos ; comme avec ce confessionnal avec un enfant de chœur perché sur son sommet qui tente de placer une auréole sur la tête de Faust ; lorsque, aussi, Méphistophélès, Marthe, Marguerite et Faust jouent leur scène, serrés en rang d’oignons, sur un banc et que les deux derniers essayent de se lutiner cachés par une ombrelle.
D’autres images sont, pour leur part, très belles lorsque, par exemple, Marguerite s’allonge sur ses genoux de Siebel pendant son air « Versez vos chagrins dans mon âme ! ».
Au final donc, si la production d’Erath est gorgée d’énergie, la logique et la cohérence du spectacle sont souvent mises à mal. Mais, comme on l’a dit, elle magnifie Marguerite, un personnage porté, qui plus est, par une artiste exceptionnelle.

Car Marina Rebeka offre une prestation qui relève de l’exceptionnel, par l’identification à Marguerite, une identification aussi bien dramatique que vocale, jamais prise en défaut. Il suffit, à son arrivée en scène, de ses quelques mots (« Je ne suis ni demoiselle, ni belle ») pour qu’elle nous happe. Lors de sa véritable entrée en matière, elle nous offre une chanson du Roi de Thulé, une partie souvent insipide, en y mettant une très belle émotion. L’air des bijoux, donné en compagnie de trois sosies, est ensuite irréprochable et couronné par un aigu rond et triomphant. Le duo « Ô nuit d’amour ! Ciel radieux ! » est un superbe passage avec deux interprètes en parfaite osmose.
Au quatrième acte, alors que l’on bascule dans le drame, elle débute avec « Et pourtant, Dieu le sait, je n’étais pas infâme » une phrase à faire pleurer les pierres. Puis c’est un « Il ne revient pas » parfaitement incarné. Par la suite, Rebeka va s’avérer aussi écorchée vive que volcanique… à un point tel que l’on peine à croire qu’elle puisse maintenir ce rythme jusqu’à la fin ; de la scène de l’église à l’épilogue « Ah c’est la voix du bien-aimé » et à un « Anges purs, anges radieux » chanté à pleine voix malgré les répétitions des couplets dans un registre toujours plus aigu.
Dans le rôle-titre, Vittorio Grigolo se fond évidement, naturellement et avec une diction irréprochable, dans la peau de ce personnage qu’il connait bien pour l’avoir interprété des dizaines de fois, depuis notamment, en 2011, sa prestation au Royal Opera House de Londres. Aux côtés du diable d’Esposito, il s’en donne à cœur joie dans le jeu.
En revanche, comme nous l’avons déjà souligné pour son Don Carlo viennois, le ténor rencontre désormais des problèmes vocaux, problèmes qui ne semblent pas propres au personnage de Faust. S’il n’hésite pas à mettre dans la première partie, des effets pour « vieillir » artificiellement sa voix, celle-ci est souvent instable et marquée d’un vibrato de plus en plus perceptible. La voix apparaît parfois très maîtrisée, comme dans « Quel trouble inconnu me pénètre ». C’est aussi le cas au début de l’air « Salut, demeure chaste et pure », pris de façon très lente. Mais, d’une part, Grigolo a de plus en plus de difficultés à jouer des nuances et des mezza voce, et, d’autre part, l’aigu sur le mot « présence » ne prend pas la tournure espérée et la suite de l’air peine à retrouver de la justesse.
Comme il l’avait montré dans son Roméo à Rome en avril 2026, ce sont les passages élégiaques qui lui conviennent le mieux et il est à son aise avec les subtilités du duo d’amour.

Ainsi jusqu’à la fin, le ténor va alterner entre moments où il parvient à s’inscrire dans une magie qui lui était coutumière, et d’autres où la voix montre ses failles actuelles. Le final « Mon cœur est pénétré d’épouvante » est très beau, quoique marqué d’accents véristes pas nécessairement à propos.
Le troisième larron est Alex Esposito et celui-ci s’inscrit dans la lignée des Méphistophélès à la voix franche et au jeu tiré au cordeau qui rend son incarnation particulièrement vraisemblable. Son veau d’or « au fouet » alors que les circassiens le tiennent par la culotte pour lui permettre d’adopter des poses improbables est savoureux. Le duo avec Dame Marthe (« Oh calamité ») brille par le second degré parfait qui convient à cette scène. À l’acte IV, l’air « Vous qui faites l’endormie ? » se situe sur le même registre, bénéficiant d’une diction exemplaire et d’une étendue vocale adéquate. Enfin malgré l’anarchie qui règne à ce moment sur scène, ses interventions dans « la nuit de Walpurgis » montrent un Diable plus ironique que méchant, parfaitement en phase avec la proposition de Johannes Erath.
On est moins convaincu par le Valentin d’Ernesto Petti à la voix nettement trop lourde dans son premier air « Avant de quitter ces lieux », ce qui contrevient un peu à l’enthousiasme du jeune homme partant à la guerre. Sans être transcendante, sa prestation est un peu plus adaptée à la scène de la mort de Valentin.

Certes, la voix de Marcela Rahal dans le rôle de Siebel est un peu claire, mais l’élocution est également très bonne tant dans « Faites-lui mes aveux » que dans la romance originale de Siebel au quatrième acte « Versez vos chagrins dans mon âme ! » qu’elle interprète avec une belle sensibilité.
L’on pourra enfin retenir le nom de Hyeonsol Park en Dame Marthe, une artiste toute droit sortie de l’Académie de la Scala que la mise en scène condamne à errer, habillée en bonne-sœur pendant tout l’opéra.
Si l’on excepte quelques passages où il cède un peu trop à l’emphase (dans le 3e couplet de « Gloire immortelle » et dans la valse qui manque de légèreté), Daniele Rustioni rappelle par sa direction brillante que l’Orchestre de la Scala peut être l’un des meilleurs au monde, notamment dans l’opéra français du XIXe siècle (l’on se souvient de la Thaïs donnée en 2022 avec Marina Rebeka). Chaque scène est éclairée selon la dynamique de la musique de Gounod et les solistes ne sont jamais noyés malgré l’effectif de la formation.
On chantera pareillement les louanges du Chœur (direction Alberto Malazzi) à la diction et à la préparation exemplaires comme en témoigne, par exemple, la qualité du canon lors de la valse de l’acte II et la rigueur du célèbre passage « Gloire immortelle ».
Une salle bondée, de l’électricité dans l’air dans l’assistance comme sur la scène, il est des fois où, en passionné d’opéra, l’on ne regrette pas d’avoir fait le voyage. Surtout lorsqu’il s’agit de profiter de l’un des plus célèbres opéras français, d’une distribution totalement rompue à l’exercice et d’un orchestre flamboyant.