Cette première romaine fut une étrange soirée dans laquelle les deux rôles-titres ont évolué, du pire au mieux.
Une affiche séduisante est souvent la raison d’aller découvrir un spectacle sous d’autres cieux. Pourtant le sentiment de déception nous a franchement saisi au début du spectacle, puis a été plus nuancé dans la seconde partie dans laquelle les deux artistes principaux ont démontré qu’ils ont, encore, heureusement, bien des atouts.
Certes, bien que Roméo et Juliette soit l’un des chefs-d’œuvre incontestables de Gounod, la musique n’est pas toujours des plus subtiles. Pour le chef, il est possible de choisir l’option de jouer plus sur le spectaculaire du contexte violent de l’histoire tirée de Shakespeare au détriment de la sensibilité de l’histoire d’amour qui unit les deux jeunes gens. C’est ce choix que fait Daniel Oren en misant plus sur l’efficacité que sur les nuances. Son orchestre prodigue un beau son, mais le résultat est, néanmoins, parfois un peu pesant.
Roméo et Juliette donc, deux jeunes gens, deux rôles qui n’ont pas toujours, bien évidemment, été l’apanage de jeunes artistes. Les deux artistes du jour, Nino Machaidze et Vittorio Grigolo, sont deux artistes d’expérience que nous apprécions d’ordinaire et qui savent marquer, en général, les représentations de leur empreinte (lire les articles sur Tosca, Faust et I masnadieri). Mais, cette fois, on est tenté de leur appliquer le proverbe « on ne peut pas être et avoir été ».

Dès le début de la représentation, ce qui frappe avant tout avec la soprano, c’est l’inintelligibilité de son français, un défaut qui s’avère plutôt rédhibitoire dans cette œuvre. Et il est vite pénible de devoir se référer aux sous-titres italiens ou anglais pour comprendre ce que cette Juliette nous dit. Si ce défaut n’est pas nouveau chez elle (et s’est parfois avéré moins gênant, notamment dans le Faust liégeois), on est plus surpris par les problèmes vocaux qu’elle affiche dans une valse trop cadencée, émise sans légèreté avec des vocalises rudes et approximatives même si l’aigu final est donné avec une grande facilité. Si l’on rajoute à cela un vibrato important (qui, heureusement, s’estompera progressivement), le moins que l’on puisse dire est que l’on n’est, alors, pas vraiment à la fête.

Contrairement à sa partenaire, la prononciation française de Vittorio Grigolo est excellente, mais son entrée en scène n’en est pas moins décevante. Pour celui qui fut un Roméo miraculeux à la Scala en 2020, la voix solaire qui est la sienne s’avère désormais trop lourde et manquant de souplesse. Depuis un certain temps, le ténor a considérablement élargi son répertoire tentant, non sans succès de passer de rôles lyriques à d’autres plus spinto avec Manrico du Trouvère, Don José, Canio ou Turiddu. Il est rare que ce type de mutation ne se fasse pas sans dommages sur le matériau d’origine. Au début du deuxième acte, l’air « Ah ! Lève-toi soleil ! » montre une voix qui peine à trouver son équilibre et un chanteur qui a tendance à quasi systématiquement gonfler excessivement ses fins de phrase, incapable d’apporter là les nuances nécessaires avec une fin d’air franchement tonitruante. Il faut quasiment attendre la fin de cet acte pour que Grigolo nous rappelle l’extrême délicatesse que sa voix peut porter et son « Va ! Repose en paix ! » chanté tout en mezza voce est alors un enchantement.
Dans cette première partie de soirée, le premier duo porté par les deux chanteurs peine à montrer les moments de sensibilité de leurs premiers émois amoureux
La seconde partie du spectacle démarre, néanmoins, sous de bien meilleurs auspices. Dans la scène du duel, Grigolo est particulièrement à l’aise, laissant libre cours à ses excès gestuels et vocaux et emportant tout sur son passage, par le talent de l’artiste à l’énergie débordante. Il faut préciser qu’il est alors confronté à l’excellent Tybalt de Valerio Borgioni à la voix sonore qui joue sur le même registre. Sa reprise de « Ah ! jour de deuil et d’horreur et d’alarmes » est magnifique, montrant une forme de désespoir tragique.
Progressivement, sans atteindre les sommets attendus, les deux chanteurs trouvent un point d’équilibre et leurs défauts tendent à s’estomper.
Puis, au quatrième acte, vient l’air du poison qui s’avère, de loin, celui qui est le plus adapté à la voix actuelle de Nino Machaidze, un air dans lequel elle s’enflamme et « envoie », de manière tout à fait impressionnante, nombre d’aigus forte et purs porteurs à la fois de l’urgence et de la démence qui saisit l’héroïne à ce moment. On avait encore en tête les prestations de Nadine Sierra à Naples et de Kathryn Lewek au théâtre des Champs-Élysées. Celle de ce soir n’a rien à leur envier et déclenche la véritable ovation justifiée de la soirée.

Le duo final incandescent, qui débute (enfin) par des assauts de sensibilité de la part du ténor, montre finalement que, outre la dimension batailleuse du jeune homme pour le ténor, c’est l’expression de la passion extrême et exaltée qui convient encore aujourd’hui à ces deux voix dans Roméo et Juliette.
Le reste de la distribution s’est avéré assez inégal. Le Capulet de Christian Senn est terne et le Mercutio de Mihai Damian peine, en dépit d’une belle voix, à porter la fougue du jeune compagnon de Roméo. Si la nourrice de Géraldine Chauvet est excellente, Nicolas Courjal met toujours sa belle autorité dans le rôle de frère Laurent (et du duc de Vérone), mais la voix est désormais entachée d’un vibrato encombrant et montre des signes de fatigue. Parmi les seconds rôles, on distingue surtout le Tybalt de Valerio Borgioni et le Stéphano de Aya Wakizono qui continue son beau parcours et confirme la très belle impression que nous avions eue dans Bianca e Falliero à Pesaro.
Si la mise en scène de Luca de Fusco a débuté par une belle image d’une foule sous la pluie portant des masques de têtes de mort, celle-ci s’est avérée finalement bien conventionnelle, avec un recours bien trop systématique aux vidéos utilitaires souvent, envahissantes parfois.

Pour ce Roméo et Juliette, peut-être attendait-on trop du fait de la notoriété des deux rôles principaux. Il arrive d’être déçu… ce qui ne nous empêchera pas de continuer à suivre ces deux artistes qui ont encore bien des choses à nous offrir.
Visuels : © Fabrizio Sansoni – Teatro dell Opera di Roma