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Tobias Kratzer déconstruit le couple Macbeth à Hambourg

par Paul Fourier
22.10.2026
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La mise en scène de l’opéra de Verdi réalisée par l’intendant du Staatsoper de Hambourg ouvre de nouvelles perspectives, même si elles se heurtent par moments au texte. La direction de Giampaolo Bisanti et la distribution, homogène, sont de haut niveau.

Il y a eu bien des interprétations du parcours du couple assassin Macbeth, initié par Shakespeare, puis repris pour adaptation lyrique par Verdi et ses librettistes Francesco Maria Piave et Andrea Maffei. Alors que l’œuvre est de nouveau présentée sur la scène du Staatsoper de Hambourg (dans la deuxième version de 1865), Tobias Kratzer rajoute, cette fois, sa pierre à l’édifice, certes avec quelques grands écarts, mais non sans pertinence. Sa démarche s’intéresse au pouvoir qui peut, même sans raison apparente, aboutir au déchainement de la violence et à la désolation.

 

Lorsqu’on lui rappelle qu’il existe une forte tradition tentant d’expliquer le désir excessif de pouvoir du couple par son absence d’enfants, Kratzer répond : « Je trouve qu’il s’agit là d’une interprétation quelque peu biaisée et trop réductrice. Présenter une femme comme une figure politiquement, voire moralement, douteuse au seul motif qu’elle n’a pas d’enfant relève, à mes yeux, d’une forme de misogynie que je tenais à écarter une fois pour toutes. C’est pourquoi j’ai doté le couple d’un enfant ; ce qui, fait intéressant, s’intègre parfaitement à l’œuvre — sans qu’il soit nécessaire de tordre le livret — tout en mettant en exergue la question du maintien au pouvoir. La dimension dynastique — concevoir la conservation du pouvoir non plus seulement à l’échelle de sa propre personne — est par ailleurs très présente dans l’œuvre, notamment à travers les personnages de Duncan, Banquo et Malcolm. Sous l’angle de la transmission du pouvoir, les agissements de Macbeth gagnent en complexité dialectique : il n’apparaît plus comme un pur égoïste, mais comme un homme soucieux de garantir le pouvoir à la génération suivante. Lady Macbeth devient ainsi une femme qui aspire à un avenir meilleur pour son enfant » (extrait de l’interview de Tobias Kratzer par sa dramaturge, Laura Schmidt, figurant dans le programme).

La guerre, ce désastre permanent

Tout ceci se défend et apparaît ici comme fondateur dans l’histoire telle qu’il a décidé de nous la raconter : une spirale de la violence, un voyage sans retour, une errance incontrôlable de Macbeth progressivement dévoré par son ambition. Dans la première partie, le couple paraît indissociable et les meurtres sont réalisés à la vue de l’un et de l’autre. Pourtant, la Lady est, elle-même et à plusieurs reprises, épouvantée par la marche inexorable de la tragédie. L’une des illustrations les plus signifiantes du spectacle est l’accumulation des cadavres (jamais retirés) sur la scène : Duncan, Banco, la famille de Macduff, puis la Lady, les victimes de la guerre, puis finalement Macbeth et son enfant.

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Le Macbeth de Kratzer est clairement antimilitariste, s’attarde sur l’absurdité des guerres et montre, qu’au bout du compte, personne ne gagne jamais à ce petit « jeu-là ».

La vengeance de Macduff apparaît comme le comble de l’aberration monstrueuse, un combat œil pour œil, dent pour dent, enfant contre enfant, une dénonciation aussi du concept d’une loi du talion populiste qui s’oppose, aujourd’hui, dans nos sociétés, à l’application stricte et raisonnée de la justice. Lorsque Malcolm s’apprête à saisir la couronne, il le fait sur un champ de ruines et un tapis de cadavres. Mais la fin de l’histoire n’est jamais certaine, car la dernière image montre les sorcières qui ont repéré une nouvelle proie… Le destin est partie prenante de la course du monde et rejoint l’idée (plus encore affirmée à notre époque avec l’effet grossissant des réseaux sociaux) que c’est aussi la stupidité des peuples à suivre des leaders irresponsables qui nourrit la descente perpétuelle vers l’abîme.

Les jeux du cirque

L’intérêt réside aussi dans l’utilisation du chœur et des figurants vus comme une sorte de chœur antique évoluant sur les gradins d’un amphithéâtre. La scénographie de Rainer Sellmaier, avec sa disposition en demi-cercle, évoque les structures du théâtre antique, voire, comme le dit Kratzer, « une sorte de Colisée romain, où le destin d’un homme est exposé au regard d’autrui pour servir de divertissement ». Ce chœur est témoin ; il est commentateur, mais il est aussi acteur. Il se fait sorcières, soldats, peuple ou nobles écossais qui arborent subitement une tenue colorée au moment de la réception qui suit le couronnement, puis retournent dans l’anonymat de leurs capes noires. Et les Macbeth sont parfois en représentation, la première partie du brindisi montrant le couple en train de répéter ce qu’ils vont offrir aux nobles.

 

Disons-le, la première partie est, par moments, un peu obscure (y compris en ce qui concerne l’éclairage de la scène, ce qui contraste avec la lumière aveuglante et agressive qui ponctue les changements de tableaux), voire sinistre alors qu’une pluie drue s’abat sur le plateau et que les conspirateurs en profitent se cacher sous leurs parapluies. Certaines scènes peinent à produire leur effet, notamment au moment du brindisi de la Lady, et le caractère des personnages à s’accorder à leurs paroles. Le propos s’éclaircit réellement en seconde partie, lorsque le ballet devient, chose rare, un passage structurant. Pendant cette magnifique parenthèse musicale, Macbeth regarde ce qui serait arrivé si l’engrenage de la violence n’avait pas débuté ; de l’insouciance, des familles heureuses. Oui, nous dit Kratzer, la catastrophe aurait pu être évitée… mais elle ne l’a pas été.

Une distribution au cordeau

Accordés avec cette conception très noire du drame de Shakespeare et de Verdi, les interprètes prennent le parti d’un chant qui ne court pas après la beauté, peut être même parfois agressif, c’est le cas pour l’air de Banco, qui trahit l’inquiétude extrême de l’homme qui serre son fils dans ses bras, ou de celui de Macbeth qui apparaît de plus en plus fou au fur et à mesure que l’action avance.

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Dans le rôle-titre, on retrouve Simon Keenlyside (lire l’article sur son récent Rigoletto). L’artiste prend de l’âge, il a traversé les affres de la maladie qui l’a obligé, un temps, à s’éloigner des scènes d’opéra. Mais, il garde aujourd’hui sa pugnacité et sa présence de bête de scène prête, cette fois avec des cheveux longs, à se fondre dans la peau d’un assassin, d’abord en phase avec sa femme, puis devenant progressivement un loup solitaire. Le chant est sans concessions, présente des rugosités, et c’est ce qui fait la force de ce Macbeth qui n’est décidément pas un enfant de chœur.

 

La Lady de Nino Machaidze continue à la montrer dans une évolution de carrière cohérente, et disons-le assez remarquable. Le rôle est difficile et l’on connait les exigences qu’y a mis Verdi, mais elle ne s’y hasarde pas à moitié, s’appuyant sur sa maîtrise du bel canto, ne reculant pas devant l’étalage excessif de puissance vocale et quelques aigus stridents. « La luce langue » et son brindisi sans concession au beau chant sont les meilleures démonstrations de cet art du chant totalement abouti en cette dernière représentation de la série. Certes, il manque du registre grave, mais cela se pardonne tant l’interprétation est convaincante.

 

Le Banco d’Aleksei Kulagin est d’un bloc, puissant, et lui aussi exemplaire de caractérisation dans toutes les scènes dans lesquelles il intervient (y compris post-mortem). Le Macduff de Dovlet Nurgeldiyev remplit son office, mais n’est pas inoubliable dans ce rôle court quasiment réduit à un air du plus beau Verdi. Le Malcom de Maximilian Lawrie, la Dame de compagnie de la Lady, Mariana Poltorak et le roi Duncan de Michael Brandt tiennent, pour leur part, brillamment leur rang. Enfin, on saluera la résistance des enfants dans une expérience qui pourrait s’avérer traumatisante.

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La force du récit est soutenue par le Philharmonisches Staatsorchester de Hamburg et par Giampaolo Bisanti une fois de plus parfaitement à l’aise dans ce répertoire de jeune Verdi. La direction est éclatante, oppressante même parfois, car, comme ses interprètes, Bisanti ne fait pas dans la demi-mesure pour jouer cette plongée dans l’horreur humaine. Il peut, en outre s’appuyer sur le chœur, comme on l’a dit très présent, très bien préparé par Alice Meregaglia. Le passage du « Patria oppressa » alors que les choristes quittent leurs tenues noires pour figurer le peuple bigarré sous les yeux médusés de Macbeth et de sa femme est d’une force incontestable.

Au final, la cohérence de ce Macbeth à bien des égards dérangeant, la puissance des images, l’investissement des artistes ont dirigé notre regard vers la part la plus sombre et les ravages de l’ivresse du pouvoir, un propos qui ne résonne malheureusement que trop avec notre époque.

Visuels de la première distribution (avec Kartal Karagedik dans le rôle de Macbeth) : © Monika Rittershaus.