Le Théâtre des Champs-Élysées reprenait pour une soirée l’opéra de Prokofiev qui ouvre la saison des nouvelles productions de l’Opéra de Lyon. Malgré l’absence de la mise en scène de Laurent Pelly, l’ensemble de l’équipe a su insuffler vie, humour et fantaisie à ce merveilleux conte !
Avec cet opéra jubilatoire, nous sommes dans la période « européenne » de Prokofiev. Il a quitté la Russie soviétique pendant la Révolution, en 1918, et s’est exilé en Europe, puis aux USA.
Il reviendra s’installer en URSS en 1936 pour devenir l’un des compositeurs de référence pendant la période stalinienne et y composer notamment la célèbre Cinquième symphonie (1944) que Dudamel a récemment brillamment dirigée à la Philharmonie de Paris, mais aussi, son opéra monumental Guerre et Paix (1941-1952) et son ballet le plus célèbre Roméo et Juliette (1936).
L’Amour des trois oranges se situe en amont, en 1921, quelques années avant L’ange de feu (1927).
Malgré ces différences d’époque et de situation, on reconnait le style du compositeur russe à bien des traits caractéristiques : la luxuriance de l’orchestre, la complexité des thèmes courts qui s’enchainent et reviennent sur un rythme effréné, les parties vocales oscillant entre lyrisme et véritables « cris » qui ponctuent la partition, importance des cuivres et des percussions, dissonances, discordances alternant avec douceur et romantisme.
Et son futur et célèbre Roméo et Juliette reprendra quelques figures de style musicales déjà présentes dans cet Amour des trois oranges dont la partition mène l’histoire fort drôle et fort légère, à un rythme d’enfer.
Intitulé « Trois oranges font la révolution » l’article de l’écrivain Dominique Fernandez, fourni dans le programme, rappelle comment Prokofiev fut jugé par la critique à l’époque. On parle de brutalité et de rupture avec toutes les règles de l’art lyrique. Il cite notamment la sévérité des jugements du Chicago Post qui parle de « vacarme » sans la moindre mélodie.
Et si l’on resitue l’œuvre parmi ses contemporains, on trouvera bien des similitudes avec ce qu’a déjà composé un Stravinsky avec le Sacre du Printemps (1913) et d’une manière générale sa musique pour les ballets russes de Serge de Diaghilev, auxquels Prokofiev s’essayera également, mais sans succès.
Le conte (de Carlo Gozzi) dont Prokofiev s’est inspiré ne donne pas dans la grande philosophie : un prince se morfond, toujours malade et incapable de s’amuser. Son père et son entourage vont tout faire pour le distraire et lui apprendre le plaisir, d’autres personnages vont tenter de contrecarrer cette initiation et échouer finalement, forcément.
L’Opéra de Lyon renoue à cette occasion avec le metteur en scène Laurent Pelly avec lequel de nombreux succès ont vu le jour au cours des années passées. L’ensemble de la critique a plébiscité son travail que notre consœur Hannah Starman qualifie dans son article, de « poétique et hilarant, d’une beauté époustouflante ». Le théâtre des Champs-Élysées en proposait le 14 octobre en une unique séance, une simple version concert avec la même équipe.
Et une fois encore, malgré la frustration engendrée par la réduction de l’aspect décoratif et théâtral, nous devons saluer le travail des artistes, capables de reproduire autant que faire se peut, leurs gestes, leurs mimiques, sur l’étroite bande située devant l’orchestre qui occupe l’essentiel de la scène au vu de ses nombreux effectifs !
Outre ce jeu fort réussi, on aura l’un des déguisements les plus remarquables, celui de la redoutable et terrifiante cuisinière, incarnée par Jean-Fernand Setti, avec sa perruque orange et sa transformation physique grotesque.

Le véritable ballet auquel les chanteurs se livrent, entrant, sortant, se menaçant ou se congratulant, avec leurs rires et leurs peines visibles, finit par nous faire oublier ce dont la version concert nous prive et nous avons en retour, le plaisir de voir l’orchestre en majesté.
L’acoustique du plateau leur étant plutôt favorable, les chanteurs ne sont jamais mis en difficulté dans cette disposition et l’on peut affirmer, qu’outre l’élégance et la précision de leur diction française, ils sont tous parfaitement audibles, belles projections et voix souples, ductiles, capables d’infinies nuances expressives.
Les évocations de divers personnages célèbres de la littérature (Millenium) ou du cinéma (la famille Adams et plus généralement l’univers de Tim Burton) que souligne notre consœur, sont moins perceptibles sans les déguisements, mais, malgré tout, la dimension du conte de fées avec ses représentations classiques (Pantalon, la fée Morgane, le Roi de Trèfle, Truffaldino) et modernes, transparait à maintes reprises dans le style adopté par les chanteurs et l’on est franchement admiratif de cette capacité à ne jamais séparer la musique et le théâtre, assurant la fusion entre les deux arts qui constitue la quintessence de l’opéra, un art qui les réunit tous.
Et on ne sait quelles performances mettre en avant tant ils, elles se hissent tous, toutes au même niveau d’excellence malgré la difficulté de leurs parties.
La basse polonaise Piotr Micinski, habitué du répertoire contemporain, campe un Roi de Trèfles d’une grande humanité, au timbre clair et percutant, dont les préoccupations sont magnifiquement traduites au travers d’un chant très expressif. À ses côtés son fils le Prince est interprété par le ténor Linard Vrielink, à la voix lyrique et veloutée, dont on perçoit l’évolution progressive au travers de sa posture physique comme de sa voix qui s’affermit, moins juvénile et même progressivement carrément plus « mâle ».
La contralto Lucie Roche est la belle Princesse Clarice au timbre de bronze tandis que la soprano Gabrielle Philiponet campe une Fata Morgana à la morgue effrayante dont la méchanceté et la cruauté transparaissent au cours d’une performance vocalement parfaite et saluée comme telle.

C’est au baryton-basse Damien Pass, que nous avions remarqué en geôlier à l’opéra du Rhin dans Das Wunde der Heliane que sont confiés les rôles de Léandre, celui qui suit sans cesse le Roi, mais aussi de Farfarello, démon gentil, double emploi dont il se tire à merveille, le premier lui permettant de démontrer ses capacités de comédien au-delà d’un chant tout à fait idoine !
Outre son désopilant déguisement qui égaye incontestablement la scène, Jean-Fernand Setti est une puissante cuisinière à la voix de stentor, à l’air réellement menaçant et qui s’amuse manifestement beaucoup dans un rôle qu’il sert à merveille.
Le ténor gallois Robert Lewis, qui a été soliste de l’opéra studio de Lyon durant les années 2022 à 2024, est un Truffaldino plein d’allant qui accompagne fidèlement le prince dans ses aventures, avec une vaillance et une constance qui ne se dément jamais, beau timbre, aisance et vaillance caractérisent la performance d’un artiste que nous avions eu l’occasion de découvrir dans la Femme sans ombre à Amsterdam où il chantait l’un des trois frères de Barak.
Pantalon est un rôle de baryton, mais Marc Mauillon dont on a souvent vanté les mérites, peut aussi chanter la voix de ténor ! C’est un excellent conseiller du roi à la superbe projection, voix forte et style irréprochable.
L’un des interprètes les plus impressionnants est sans doute le baryton Daniel Mirosław en magicien Tchélio, artiste que nous avions déjà remarqué en Iago dans Otello à Strasbourg et qui, s’il n’a pas le plus beau timbre du monde (ce que le rôle ne lui demande pas d’ailleurs), a de très grandes capacités vocales.
Et nous n’oublierons pas la jeune mezzo Céleste Pinel, qui reprendra le rôle de Smeraldine en mars prochain à Strasbourg.
Les trois princesses nous offrent également de belles interprétations, voix charnues et timbre élégant pour Barbara Skora (La Princesse Linette), Deborah Salazar (La Princesse Nicolette ) et Giulia Scopelliti (La Princesse Ninette). Signalons que les deux premières sont membres de l’actuelle session de l’opéra studio de Lyon – tout comme Catalin Pop ( le maître de cérémonie) et David Rother (Un hérault), tandis que la troisième l’était lors d’une saison précédente.
L’opéra de Lyon forme de très bons artistes !
Dans ce cadre qui restitue le caractère tout à la fois enchanté et loufoque de l’œuvre, l’orchestre, les chœurs et leur chef occupent une place de choix !
L’orchestre a été longtemps dirigé par Daniele Rustioni, aujourd’hui directeur musical émérite sans véritable successeur pour le moment. Sous sa houlette, l’Orchestre a incontestablement acquis un vrai savoir-faire dans le répertoire post-wagnérien, s’essayant avec succès à des compositeurs d’opéra comme Korngold ou Richard Strauss et leurs énormes orchestres (pour lesquels la fosse de Lyon est d’ailleurs trop petite).

Pour cet Amour des Trois Oranges, nous avons retrouvé avec plaisir un chef d’orchestre Dmitry Matvienko d’origine biélorusse, qui en gestes mesurés, mais précis, insuffle une énergie époustouflante à un orchestre littéralement galvanisé sous sa battue énergique.
Il connait bien le style de musique qu’il dirige et cela s’entend. Issu du conservatoire de Saint-Pétersbourg, il a suivi ensuite à Moscou les master class des chefs de référence de ce répertoire russe que sont Vasily Petrenko, Vladimir Jurowski (dont il a été l’assistant) ou Teodor Currentzis. En tous points exemplaire sa direction musicale, particulièrement attentive aux multiples chanteurs, dont les interventions parfois courtes se succèdent rapidement.
Quant aux Chœurs de l’Opéra de Lyon, ils sont préparés par Benedict Kearns depuis la rentrée 2022. L’excellente réputation de ces trente-quatre chanteuses et chanteurs les précède avant chacune de leurs très nombreuses apparitions in loco mais aussi dans les divers festivals où les formations de Lyon sont invitées à se produire comme le Festival d’Aix-en-Provence.
Une excellente soirée qui donne envie de revoir et réentendre l’œuvre avec sa mise en scène !
À noter : le concert diffusé par France Musique le 21 novembre à 20h dans l’émission Samedi à l’opéra présentée par Judith Chaine. Puis il sera disponible en streaming sur le site de France Musique et l’appli Radio France
La version mise en scène par Laurent Pelly sera, quant à elle, reprise à l’Opéra du Rhin, site de Strasbourg puis de Mulhouse, en mars et avril prochain.
Visuels : photo de Dmitry Matvienko : © Dmitry Matvienko DR ; photo des saluts : © Hélène Adam