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08.10.2026 → 09.10.2026

Standing ovation pour Gustavo Dudamel à la Philharmonie de Paris

par Helene Adam
13.10.2026
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L’une des super stars de la musique classique, Gustavo Dudamel était de visite à Paris pour deux concerts avec le New York Philharmonic. Pour le deuxième de ses concerts, le 10 octobre, le chef avait concocté un programme d’une grande richesse, comprenant John Adams et Prokofiev en plus d’une très belle création contemporaine de Zosha Di Castri. Et comme à son habitude son charisme, son énergie communicative et son talent ont conquis aussitôt une salle archi-comble et enthousiaste.

 

Soirée de prestige qui marque les esprits

Gustavo Dudamel a déjà une belle carrière derrière lui et vient de prendre la direction du New York Philharmonic, succédant ainsi à de prestigieux chefs d’orchestre, tels qu’Arturo Toscanini, Léonard Bernstein et même Gustav Mahler à la tête du plus ancien orchestre symphonique américain. Et c’est avec un programme ambitieux qu’il inaugure son mandat, d’abord à New York puis en tournée européenne qui le conduira dans toutes les grandes salles. Une tournée prestigieuse !

Mahler était à l’honneur de son premier concert, celui du 9 octobre, avec une cinquième symphonie époustouflante que le chef vénézuélien avait déjà dirigé à Paris, quelques années auparavant, cette œuvre qui illustrait « Mort à Venise » de Luchino Visconti avec son adagio annonçant la mort qui contribua largement à réhabiliter le compositeur autrichien.

Pour son deuxième concert Dudamel avait également choisi une cinquième symphonie, mais celle de Prokofiev cette fois, véritable monument du compositeur russe. Mais surtout, cette deuxième partie était précédé par deux œuvres contemporaines d’une grande charge émotionnelle.

 

Gustavo Dudamel a commencé très jeune la musique dans un environnement familial favorable et a bénéficié du fameux programme El Sistema, programme public d’éducation musicale fondée au Vénézuela pour permettre l’accès à la pratique musicale de jeunes de milieu défavorisé. S’il a été très tôt remarqué comme chef d’orchestre, c’est sans nul doute parce qu’il a été capable d’insuffler cette jeunesse et cette énergie à l’ensemble de ses interprétations, mêlant volontiers les cultures, les époques, les peuples et revendiquant cet élargissement de l’espace parfois bien étriqué de la musique classique.

NY Phil 10 Oct 26 – Philharmonie de Paris (c) Jason Bell (2)

Sa tournée actuelle est l’exemple vivant de sa soif de partage des musiques qu’il aime et qu’il magnifie, tout    autant que le signe incontestable de sa très grande complicité avec son nouvel orchestre dont le volume sonore et la qualité des pupitres impressionne. Comme à son habitude, jouant sur le dialogue entre les aigus et les graves, Dudamel place ses instrumentistes à sa manière, les contrebasses à sa gauche, les cuivres et les percussions les plus sonores à sa droite, créant un équilibre harmonique efficace.

Invisible House de Zosha Di Castri

La soirée a commencé avec la création française (et européenne) d’une œuvre symphonique de Zosha Di Castri, compositrice canadienne d’origine ukrainienne, présente lors du concert.

L’oeuvre a été commandée par les philharmoniques de New York et de Los Angeles. Elle mêle habilement tous types de style et l’ensemble forme une sorte de vaste tableau où, sur une trame de fond, se juxtaposeraient divers motifs aux couleurs et à la matière variées.

« Invisible House » a pour titre un vers de la première strophe d’un poème ukrainien d’Ilya Kaminsky, We Lived Happily During the War (Nous avons vécu heureux pendant la guerre), brosse un portrait choc, riche en harmoniques, que Di Castri présente ainsi : « Invisible House fait émerger non seulement la vie intérieure que nous construisons pour résister aux tourments du monde, mais aussi les lieux de rassemblement collectif qui ne sont pas toujours liés à un lieu physique. La musique reflète aussi la tradition des chants populaires polyphoniques d’Ukraine, qui sont caractérisés par une sonorité stridente, lumineuse et puissante, destinée à se faire entendre à travers les paysages ruraux, et ici transposée à l’orchestre ».

Zosha+Di+Castri+2019

Tout l’art de l’impétueux Dudamel s’accomplit dans l’interprétation tout à la fois fine et explosive de ce tissu musical aux multiples facettes qui valorise les sonorités éclatantes des cuivres, le martèlement des perçussions en alternance avec la douceur presque lyrique des cordes.

Nous avons eu plaisir à ovationner la création de cette jeune compositrice qui est venue saluer le public avec simplicité.

On the Transmigration of Souls de John Adams

Le Philharmonique et le Lincoln Center avait passé commande conjointe à John Adams, l’un des plus prestigieux compositeurs américains, d’une œuvre destinée à commémorer le premier anniversaire des attentats du 11 septembre en hommage aux victimes.

John Adams explique le titre ainsi : « le terme « transmigration » désigne « le déplacement d’un lieu à un autre » ou « le passage d’un état à un autre ».

L’opus fut créé à l’Avery Fisher Hall le 19 septembre 2002, sous la direction de Lorin Maazel et fit l’objet d’un enregistrement multi-récompensé. Jusqu’à cette tournée qui passe par la Philharmonie de Paris, le New York Philharmonic orchestra ne l’avait jamais rejoué. C’est donc en grande partie une découverte que d’entendre en direct l’une de ces compositions protéiformes dont Adams a le secret et à qui Dudamel donne toute sa dimension tragique.

 

« Ici, je ne fais pas seulement référence au passage de la vie à la mort, mais aussi au changement qui s’opère dans l’âme de ceux qui restent, de ceux qui endurent la douleur et le deuil, et qui ressortent transformés par cette expérience. » expliquait Adams en présentant son œuvre.

NY Phil 10 Oct 26 – Philharmonie de Paris (c) Jason Bell (13)

C’est donc, à la manière du compositeur, un cadre-espace multiforme, multidimensionnel, complexe, qui entremêle sans cesse les pistes électroniques (voix off égrenant les noms des disparus, bruitages urbains divers dont des pas, des moteurs de véhicules, des sirènes lancinantes) mais aussi les sonorités très diverses des instruments d’un très grand orchestre, et des chœurs de voix de femmes, d’hommes, mixtes et même d’enfants.

Les paroles confiées aux chœurs sont parfois chantées parfois presque psalmodiées, reprenant les phrases des disparus mais aussi et surtout des survivants, de ceux qui ont perdu un proche, un ami, un conjoint, un enfant.

Comme il l’avait fait pour les œuvres chorales similaires que sont les admirables « El Nino » (2000) ou « The Gospel According to the Other Mary » (2013) Adams créée une atmosphère propice à l’émotion dans le souvenir poignant de ce drame.

L’orchestre déploie sa magnificence sous la baguette précise de Gustavo Dudamel, qui dirige les instrumentistes mais aussi l’ensemble des célèbres chœurs de Orfeó Català aux voix claires et cristallines ( en particulier le chœur de jeunes filles, et des chanteurs du Chœur d’enfants) magnifiquement préparés par Xavier Puig, Montserrat Meneses et Glòria Coma i Pedrals.

Depuis les hauteurs de l’arrière-scène, ils donnent écho au drame humain en parfaite harmonie avec les cuivres, les percussions, les bois, les cordes qui forment un tissu de sonorités qui vous enveloppe comme ces « millions et millions de morceaux de papier s’envolant des fenêtres du gratte-ciel en feu, créant comme un blizzard de papier blanc tombant lentement sur la terre. L’idée de tant de vies perdues en un instant – des milliers – et celle de tous ces documents, notes, lettres, fax, tableurs, et que sais-je d’autre, toutes ces traces d’activités humaines, tout cela suggérait une sorte de densité de texture que je voulais traduire dans la musique, mais dans un ralenti presque figé » (John Adams).

La cinquième symphonie de Prokofiev

Prokofiev est dans sa période soviétique, ayant renoué avec l’URSS en 1936 – au début des purges staliniennes – après un long exil aux USA et en Europe, quand il se lance dans cette oeuvre de la démesure. Nous sommes en 1945 et sa symphonie est créée le 13 janvier, sous sa propre direction, aux derniers jours de la guerre alors que des bruits de combats retentissent encore à l’extérieur de la Grande Salle du conservatoire de Moscou.

Prokofiev lui-même précise ses intentions quant à l’œuvre « Elle couronne en quelque sorte toute une période de mon travail ; je l’ai pensée comme une œuvre glorifiant l’âme humaine. J’ai voulu chanter l’homme libre et heureux, sa force, sa générosité et la pureté de son âme »

Le célèbre pianiste Sviatoslav Richter, présent à ce concert inaugural, se souvient : « au moment même où Prokofiev monta sur le podium et où le silence se fit dans la salle, des salves d’artillerie retentirent soudain. Sa baguette était déjà levée. Il attendit, et ne commença pas avant que la canonnade ait cessé. Il y avait là quelque chose de très significatif, de très symbolique ».

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Dudamel  démontre une fois encore du génie dans la direction d’orchestre du répertoire symphonique, avec une vraie appétence pour les œuvres les plus modernes à la riche polyphonie et qui alternent plusieurs styles et tonalités, donnant une belle place aux cuivres et aux percussions. Et en le regardant diriger avec cette précision associée à une véritable passion visible, l’on songe qu’il aime particulier les œuvres démesurées monumentales à la manière de cette symphonie où Prokofiev voulait célébrer tout à la fois la victoire en marche et le retour à la vie « normale » après des années de dur combat.

Dudamel a déjà dirigé cette symphonie et la connait par cœur à tel point d’ailleurs qu’il se passe de partition ce qui est assez rare à ce niveau de complexité des différentes parties instrumentales, sans oublier quelques solos et surtout une juxtaposition de styles et de tempi assez impressionnante. On soulignera la douceur et lyrisme de l’andante introductif, particulièrement lent sous la baguette du maestro, avec une montée crescendo en volume et en intensité jusqu’à la conclusion explosive qui précède un deuxième mouvement très agité qui mêle sarcasme et rythme effréné parfaitement maitrisés.

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On attend toujours avec émotion le troisième mouvement, l’adagio, qui comme celui de la cinquième symphonie de Mahler, comporte son lot d’images musicales fortes, de longues lignes élégantes aux mélodies envoûtantes que Dudamel a su imprégner de son style passionné. Et le finale comme il se doit, s’élance avec énergie vers les cimes pour se terminer en crescendo sublime, la baguette de Dudamel dressé vers les hauteurs de la Philharmonie dans un mouvement parfait de synchronisation qui démontre une formidable alchimie avec l’orchestre.

Après une minute de silence recueilli et respectueux, le public a adressé une standing ovation à cet exceptionnel chef qui nous octroyait en remerciement, la délicieuse Valse, deuxième mouvement du Divertimento for Orchestra de Léonard Bernstein. Hommage au chef et compositeur disparu, et occasion pour le premier violon, Frank Huang, d’exécuter un bien joli solo.

Visuels :

Portrait de Zosha Di Castri : ©David Adamcyk

Photo Une : ©Gustavo Dudamel Chris Lee

Photos du concert du 10 octobre : ©Clément Savel / Cheeese