Le 4 octobre 2026, le public découvre la nouvelle production vibrante, fantasque et drôle de L’Amour des trois oranges de Laurent Pelly. Incarné par un plateau vitaminé et remarquablement interprété par l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Lyon sous la baguette de Dmitry Matvienko et Benedict Kearns, ce chef-d’œuvre de Prokofiev sera donné en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées à Paris le 14 octobre.
Après l’entracte, avant le début du IIIe acte, Richard Brunel, directeur de l’Opéra de Lyon, annonce le décès, survenu deux jours plus tôt, de Louis Erlo, metteur en scène et ancien directeur de l’Opéra de Lyon âgé de 97 ans. Erlo a refondé l’Opéra de Lyon pour en faire une scène lyrique nationale à rayonnement international, développé une politique de création, introduit de nouveaux répertoires, créé un orchestre et un ballet, et mené une politique ambitieuse de nouvelles productions, parmi lesquelles celle de L’Amour des trois oranges, qu’il a lui-même mise en scène en 1989. « L’Amour des trois oranges évoque Louis Erlo et on lui dédie cette nouvelle production », conclut Brunel.

Les débuts de L’Amour des trois oranges sont également marqués par une disparition importante ; celle de son commanditaire, Cleofonte Campanini. Prokofiev prend connaissance de l’histoire de L’Amore delle tre melarance (1761) — un conte fantastique de Carlo Gozzi dans la tradition de la commedia dell’arte — par l’intermédiaire du metteur en scène russe Vsevolod Meyerhold. En 1914, ce dernier en a fait un projet théâtral d’avant-garde sous la forme d’un scénario-canevas de spectacle qu’il transmettra à Prokofiev en avril 1918, en l’encourageant à en faire un opéra. À bord du navire SS Grotius, qui le mène à New York en août 1918, Prokofiev conçoit la structure de L’Amour des trois oranges et, dès son arrivée à Chicago, au début de l’année 1919, il reçoit la commande officielle d’un nouvel opéra de la part de Cleofonte Campanini, directeur de la Chicago Opera Association.
Prokofiev s’attelle à la composition de la partition sur le livret qu’il a coécrit avec la soprano brésilienne Véra Janacopoulos, mais la mort de Campanini, emporté par la pneumonie le 19 décembre 1919, a entraîné un report, puis l’annulation complète de la production, provoquant un désastre financier pour le compositeur. Avant le décès subit de Campanini, la production avait déjà coûté l’équivalent de 1,5 million de dollars en 2026 (le coût final s’élèvera à 2,5 millions), notamment pour les décors somptueux de Boris Israelovitch Anisfeld, l’artiste moderniste russo-américain qui avait travaillé avec Sergueï Diaghilev et les Ballets Russes. Ces décors extravagants seront détruits dans un incendie en 1930, mais plusieurs esquisses originales à l’aquarelle, à la gouache et à la feuille d’or ont été préservées et font partie de la collection permanente de l’Art Institute of Chicago. La production sera sauvée in extremis par la soprano Mary Garden. Nommée directrice artistique de la Chicago Opera Association, elle dépensera une fortune pour la création de L’Amour des trois oranges et en imposera la version en français. L’œuvre sera finalement créée le 30 décembre 1921 à l’Auditorium Theatre de Chicago, sous la direction du compositeur.

L’Amour des trois oranges met en scène un prince hypocondriaque qui n’arrive plus à rire ni à trouver du plaisir dans la vie. L’ado en crise par excellence, il passe ses journées au lit à s’apitoyer sur son sort. Son père, le vieillissant Roi de Trèfle, charge Truffaldino, le fou du roi et spécialiste des farces, de guérir le prince par le rire. Il est aidé dans son entreprise par Célio, le mage protecteur de la famille. En face, trois personnages cherchent à entraver ces efforts : la sorcière Fata Morgana, au service du premier ministre Leandro, et l’ambitieuse princesse Clarice, nièce du roi et deuxième dans l’ordre de succession au trône. Guéri par le rire, par un concours de circonstances aussi drôle qu’inattendu, et maudit par Fata Morgana, le prince se lance à la quête de trois oranges magiques qui contiennent la réponse à tous ses rêves et à tous ses désirs.
L’Amour des trois oranges est une œuvre difficile à mettre en scène : les tableaux sont brefs et il n’y a aucune transition entre eux ; la musique, qui porte la narration, est rapide, puissante et imagée ; les personnages et les revirements sont nombreux. Les premières mises en scène ont recouru aux décors peints, mais aujourd’hui, il s’agit de faire défiler ces tableaux oniriques, remplis de créatures féeriques et de paysages merveilleux, par d’autres moyens. Laurent Pelly réussit son pari de nous entraîner dans ce qu’il appelle « cette invraisemblable épopée » sans recourir aux écrans – et nous lui en remercions –, avec une scénographie (Caroline Ginet) et un jeu de lumières (Michel Le Borgne) épurés et efficaces, qui mettent en avant la beauté et l’émerveillement et créent la joie et la surprise sans jamais saturer le spectateur. Pelly place la musique géniale de Prokofiev au centre de sa production, en fait un personnage à part entière, et y ajoute une myriade de créatures attachantes et drôles, conçues avec une affection indéniable.

Du côté des « méchants », Fata Morgana (Gabrielle Philiponet) est une superbe sorcière. Même si la projection vocale de la soprano française depuis le fond de la scène n’est pas toujours wagnérienne, elle a la présence scénique espiègle et diabolique d’une Grace Jones en pleine forme. La redoutable Cuisinière (Jean-Fernand Setti), avec sa carrure de joueur de rugby, sa touffe de cheveux orange, ses fesses rembourrées et sa louche, est gigantesque. On n’est pas prêts à oublier la puissante baryton-basse qui sort de cette apparition effroyablement comique. Léandre (Damien Pass), le premier ministre du roi, qui trame ses plans machiavéliques en trottinant d’un bout à l’autre de la scène comme une souris coquette, n’est pas sans rappeler le colonel Kurt Von Strohm en quête de sa Madone déchue aux gros seins dans Allo, Allo. Le baryton-basse franco-australien – qui incarne également le « bon » démon Farfarello – offre une performance solide et constante. Toute vêtue de noir, la princesse Clarice – l’excellente contralto Lucie Roche – affiche l’élégance funèbre d’une Morticia Addams, tandis que Sméraldine, la servante de Fata Morgana, admirablement incarnée par la mezzo-soprano Céleste Pinel, évoque la version hollywoodienne de la taciturne Lisbeth Salander.
Mais les « bons » ne sont pas en reste. Le ténor néerlandais de 33 ans, Linard Vrielink, campe un prince on ne peut plus ado avec panache. Au fur et à mesure qu’il se montre prêt à sortir de son lit et à découvrir le monde et l’amour, sa voix se déploie, tel un bourgeon, dans une succession d’épreuves à affronter, dont il sort à chaque fois plus fort, plus mûr et plus déterminé, jusqu’à son très beau et lyrique air d’amour dans le troisième acte. Sa dulcinée, la princesse Ninette, est incarnée par la lumineuse soprano allemande Giulia Scopelitti, au timbre clair et ravissante dans sa robe orange. Marc Mauillon, dans le rôle de Pantalon, le conseiller du roi, est incomparable. Certes, son accoutrement ne met guère en valeur sa virilité, mais sa voix ample et puissante est formidable et sa diction est ciselée. La basse polonaise Piotr Micinsky, dans le rôle du Roi de trèfle, avec son accent à couper au couteau et sa couronne en carton, arbore la majesté mélancolique d’un bouffon de shtetl. Dans le rôle de Truffaldino, le valet et compagnon d’aventure du Prince, le ténor gallois Robert Lewis est drôle, excessif et attachant, et incarne son personnage avec une énergie qui force le respect. Le baryton polonais Daniel Miroslaw est impressionnant tant vocalement que scéniquement dans le rôle du magicien Celio.

Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, sous la direction du chef biélorusse Dmitry Matvienko, donne le meilleur de lui-même. On retrouve la musique de Prokofiev telle qu’on l’aime : dynamique, complexe, originale et cinématographique. Matvienko opte pour un tempo rapide, qui n’est pas pour nous déplaire, même si on réserve une petite pensée compatissante pour les musiciens qui doivent le suivre. Les chœurs de l’Opéra de Lyon sous la direction du chef britannique Benedict Kearns méritent une mention tout à fait spéciale, tant leur prestation vocale et scénique a été parfaite.
L’Amour des trois oranges de Laurent Pelly sera à l’affiche de l’Opéra de Lyon jusqu’au 20 octobre. La première a été captée par Arte et le spectacle sera repris à l’Opéra national du Rhin à Strasbourg en mars 2027.
Visuels : © Paul Bourdrel