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10.10.2026 → 04.11.2026

Trouble dans le Gluck : Lorraine de Sagazan interroge Orphée à Angers Nantes Opéra

par Yaël Hirsch
16.10.2026
Orphée Et Eurydice ®JeanLouisFernandez_084

Pour la première production de sa première saison à la tête d’Angers Nantes Opéra, qu’elle dédie à l’amour, Alexandra Lacroix a demandé à la dramaturge Lorraine de Sagazan qui nous a mis·e·s KO avec Léviathan et CHIENS de mettre en scène Orphée et Eurydice de Gluck. L’occasion de nous rappeler quelques vérités sur la mort d’Eurydice, avec les chœurs de la maison et Alphonse Cemin à la direction de l’Orchestre National des Pays de la Loire.

D’abord les paroles… Mais lesquelles ?

Une première dans une maison d’opéra pour Lorraine de Sagazan. Oui, mais la metteuse en scène rappelle que Bach était omniprésent dans CHIENS et qu’elle avait passé commande de la musique de Léviathan à Pierre-Yves Macé. Elle a donc emmené ses collaboratrices les plus fidèles, Anouk Maugein pour la scénographie, Claire Gondrexon pour la lumière et Jérémie Bernaert pour la vidéo, sur la scène de l’Opéra de Nantes, sublimée par les fleurs de métal, le vert fluo mais élégant (sic) du serpent et les costumes intemporels et SM d’Anna Carraud. Immergée dans la musique par sa famille dans sa Bretagne natale, Lorraine de Sagazan, pourtant, s’en méfie…

Et cela dure tout le premier acte, le temps de poser les bases de ce petit voyage en enfer qui ressemble à une auberge espagnole. Gluck, avec son classicisme d’avant-garde et ses raccourcis surprises, c’est tellement beau que cela cache quelque chose… Mais que veut nous dire cette mise en scène qui semble vouloir tout faire et tout dénoncer à la fois ? Il n’y a pourtant pas très loin à aller chercher pour se rappeler qu’Eurydice a été brutalement assassinée le jour de son mariage, mordue par un serpent après avoir tenté d’échapper à un viol. Pour répondre à la beauté trop enveloppante de la musique, Lorraine de Sagazan va nous proposer ses sous-titres en gras au cœur de la scène, au-dessus d’une sculpture de l’Origine du monde. Plein de messages savants ou en colère vont se précipiter tout au long du premier acte pour nous mettre en garde. La distanciation à l’opéra ? Chiche ! Mais les pistes et messages s’entrechoquent et finissent par nous perdre.

L’œil était dans la tombe

Tout commence donc là précisément où personne n’a envie de regarder, au moment du féminicide, un œil à la Castellucci, en vidéo, menaçant : « Aucun regard n’est innocent ». S’ajoute en ouverture une vidéo de masculiniste, « Shake 88 », qui, avec des fils de bonbons gélifiés au bord des lèvres, vocifère sa haine des femmes à force d’être vierge à 25 ans. Ce serpent qui nous ronge assassinera haineusement le maximum d’entre elles à la voiture-bélier.

Pas facile, après cela, de suivre le rythme tonique des musiciennes du Balcon dans l’ouverture mordorée de l’opéra de Gluck. Et pourtant, cette version garde aussi la nuance de l’or : celui de la robe d’Amour (la soprano Mariamielle Lamagat), qui est rappelé à son vrai statut de déesse, ou bien de ses gardes poudrés jusqu’au crâne de métal précieux.

Orphée est à la fois celui qui a laissé sa femme mourir deux fois, mais aussi celui qui brave l’impossible pour elle, et toute la nuance est là : son voyage, en effet, est une descente en lui-même et un appel à l’attention. Sahy Ratia incarne le poète avec une présence solaire et un brin enfantine. Il peine un peu dans les vocalises du premier acte, mais sa voix mobile et suave émeut toute la deuxième partie dans ses duos avec celle qu’il est allé chercher là où personne ne va, et dans le fameux « J’ai perdu mon Eurydice ».

Respirer calmement chez Hadès et Perséphone

Eurydice, donc, qui ne dit mot, mais qui est là dès le premier acte et qui ne consent pas vraiment. On le comprend avec les pantomimes chères à Sagazan et génialement exécutées par Jenny Daviet. Tout au long de l’opéra, on comprend que l’amoureuse d’Orphée aime bien les gentils monstres de l’enfer. « Elle n’avait pas demandé à être sauvée », écrit la metteuse en scène sur la grande ardoise du fond. Évidemment, si vivre, c’est mourir de mort violente, autant respirer calmement chez Hadès et Perséphone. Par quelques mouvements de danse et un strip-tease qui ne dévoile rien, la soprano, qui semble en osmose avec l’énergie du chef d’orchestre, exprime tout cela. Et lorsqu’avant l’entracte on entend enfin la voix de Jenny Daviet, on exulte et on respire… Notre plaisir va pouvoir commencer.

Retour à la case plaisir

C’est le cas tout au long de la deuxième moitié de l’opéra, où le parti pris de la mise en scène de tout situer dans une grande cuisine ouverte devant l’Origine du monde nous évite les interminables cheminements dans la pénombre des limbes par le couple. Tout est illuminé crûment, aussi bien l’étreinte homicide quand il la regarde que la deuxième résurrection de la promise. La musique et les voix prennent vraiment toute la place sans que rien ne soit coupé.

C’est beau, donc, jusqu’aux vidéos d’Eurydice maquillée en poupée qui dit oui dans divers lieux de la ville. Et c’est un peu étrange de revenir à un plaisir pur des formes : à part une coulée bruyante de gomme verte, il ne reste pas grand-chose du malaise face à la violence et rien du masculiniste menaçant du début. L’amour triomphe, mais est-ce une si bonne nouvelle ? Le message à transmettre est néanmoins de bien veiller à rester pour la deuxième partie, qui est à la fois musicalement et esthétiquement sublime. On aurait presque aimé se sentir beaucoup plus mal. Mais c’est superbe, alors réjouissons-nous ! Et tant pis pour la culpabilité de nos yeux et de nos oreilles de voyeurs !

 

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Lorraine de Sagazan, direction musicale d’Alphonse Cemin. Nantes, Théâtre Graslin, du 10 au 18 octobre ; Angers, Grand-Théâtre, les 3 et 4 novembre 2026. Opéra en français, surtitré en français. Durée : 2 h 20. Tarifs : 5 à 80 €.

A noter : dans le cadre du festival familles OP’, pour le jeune public, Petite Balade aux Enfers, opéra miniature de Valérie Lesort, propose une découverte en une heure de l’univers d’Orphée et Eurydice, à Angers, au Théâtre Chanzy, les 16 et 17 octobre, puis à Nantes, au Théâtre Graslin, les 23 et 24 octobre. Il reste des places !

Visuel : Jean-Louis Fernandez