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La remarquable production du « Bal masqué » est de retour au Staatsoper de Munich et nous offre du grand et beau Verdi

par Paul Fourier
05.11.2026
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On ne se lasse pas de ce spectacle que l’on a déjà pourtant vu plusieurs fois. Cerise sur le gâteau, la distribution était éblouissante et elle s’appuyait sur la direction survoltée de Marco Armiliato et la luxuriance du Bayerisches Staatsorchester.

En janvier 2025 (lire ici), nous avions abondamment détaillé à la fois la genèse de l’oeuvre et les raisons pour lesquelles nous aimons la production conçue par Johannes Erath (qui vient de nous servir un Faust bien moins lisible à Milan). Sans ruptures entre les différents actes, ce « bal masqué » est finalement sans masques, mais explore la profondeur psychologique des personnages. Tout concourt à son élégance et à son intelligence avec ce décor (de Heike Scheele) en miroir articulé autour d’un escalier en hélice et d’un lit, lieu du sommeil, du rêve et du péché, ses lumières (Joachim Klein), ses très beaux costumes (Gésine Völlm) et leurs références aux années trente et au comédies musicales américaines rehaussées par les vidéos de Lea Heutelbeck.

Du Verdi XXL 

Comment ne pas, une fois de plus, chanter les louanges de Marco Armiliato tant il sait si bien prendre à bras-le-corps la musique italienne du XIXe siècle et celle de Verdi en particulier ? En orfèvre, le chef d’orchestre met en évidence toutes les ambiances en étant, de surcroît, en soutien permanent des chanteurs. Que de couleurs différentes injectées dans l’insouciance du début, dans le final majestueux de l’acte I comme dans les moments inquiétants, lors du tirage au sort de l’assassin ou pendant les déambulations au bal masqué ! La partition prend des allures de montagnes russes entre le « alle tre » (interprété par un Chœur de l’Opéra, dirigé par Christoph Heil, en grande forme), la légèreté derrière la gravité et le drame, la frivolité pétillante de cet Oscar qui arrive souvent comme les cheveux sur la soupe ou ce soudain fortissimo de l’orchestre jaillissant subitement avant que Riccardo, mortellement blessé rejoigne Ulrich sur le grand escalier.

Le bal masqué ne serait pas l’une des partitions du Maître habituellement classée dans ses grands chef d’œuvre ? Armiliato s’acharne à nous prouver le contraire et on adore ça !

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Une distribution d’élite 

On connaît le schéma classique des livrets de Verdi. Dans les grandes lignes, on y trouve une soprano amoureuse d’un ténor (souvent aussi macho que stupide) et inversement, un baryton jaloux ou trahi qui veut leur faire la peau, une mezzo au profil de sorcière et quelques seconds-rôles croustillants. Un ballo in maschera ne déroge guère à la règle. 

 

Verdi a cependant écrit avec Oscar son premier rôle travesti, un rôle qu’il a confié à une soprano légère. Du tempérament, il en faut pour incarner le page et Erika Baikoff, une artiste notamment passée par le Studio de l’Opéra de Lyon, en a à revendre. Certes, comparée à ses collègues, le volume n’est pas l’atout principal de la chanteuse, mais ses deux airs (« Volta la terrea » au premier acte et « Di che fulgor, che musiche » au dernier) apportent les quelques parenthèses de légèreté insouciante dans cette intrigue marquée par le complot de la première ligne à la fatale conclusion. Et que Erath injecte une part d’ambiguïté et de travestissement dans le personnage donne l’occasion à Baikoff de nous offrir quelques moments de théâtre à la Marlène Dietrich et de découvrir finalement une opulente chevelure blonde.

 

En Ulrika, on retrouvait Yulia Matochkina qui était déjà dans la distribution de 2025. Forte de sa voix qui flirte avec le contralto, elle n’a pas manqué de nous dérouler sa belle projection et ses graves impressionnants dans sa grande scène de la prédiction.  

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On n’était pas tombé en pamoison devant le Onéguine parisien de Boris Pinkhasovich. On a beaucoup plus été convaincu par son Renato solide, voire inquiétant, et bien différent de Ludovic Tézier que nous avions acclamé la dernière fois. Quoi qu’il présente une forme de froideur slave et une voix relativement claire, il est doté d’une forte présence de scène et triomphe dans son « Alla vit ache t’arride » du premier acte, puis en homme touché au cœur dans sa marche de vengeance et de meurtre. Son air de l’acte III « Non è su lei (…) Eri tu che macchaivi quell’anima », remarquable par le phrasé comme par la violence contenue, a été justement acclamé – et pas seulement parce qu’il est l’un des artistes familier de la scène munichoise.

Beczala et Pirozzi, un couple incandescent 

Le couple d’amoureux contrarié, était incarné par Piotr Beczala et Anna Pirozzi (qui remplaçait Anastasia Bartoli, initialement prévue). 

Bien qu’il se soit aventuré ces dernières années dans des rôles spinto qui ne lui convenait pas toujours, le ténor a conservé une ligne de chant particulièrement élégante, et, à cet égard, le personnage de Riccardo lui convient parfaitement bien. Beczala l’a prouvé avec une certaine vaillance tout au long de la soirée ; avec les deux airs « La rivedrà nell’estasy » et « Di’ tu se fedele », puis avec celui du troisième acte (« Forse la soglia attinse (…) Ma se m’è forza perderti ») dans lequel pointe une part de désespoir, et à la toute fin où, s’il semble mourir en pleine forme, c’est en grande partie en raison de la mise en scène.

 

Qu’Anna Pirozzi s’illustre dans des rôles où elle peut prouver ses qualités de soprano dramatique (elle sera, de nouveau, Turandot à la Bastille en décembre) ne la disqualifie nullement pour incarner la belle héroïne lyrique (voire lirico-spinto) du Bal masqué et s’imposer comme une grande Amélia, bien au contraire. C’est même précisément le mélange des contraires, de la rencontre de celle qui fut une immense Abigaille – avec son ambitus de sa voix, ses aigus dardés et cette assise qui semble inaltérable – et de la femme amoureuse et vulnérable, qui rend son personnage fascinant. Son apparente force affichée dans « Ecco l’orrido campo ove s’accoppia » avec ses aigus lumineux et ses longues phrases legato, ne rend que plus émouvante la chute et le sort que lui réserve Renato. De fait, son « Morrò, ma prima in grazia » est un sommet d’émotion, comme si la solidité du début se dissolvait petit à petit dans la vilénie qui assaille cette femme somme toute innocente.

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Pour compléter le tableau, l’on ne peut également que saluer l’excellent Silvano de Zhe Liu, les Samuel et Tom de Bálint Szabó et de Paweł Horodyski, d’autant plus inquiétants qu’ils sont maquillés façon statues de cire comme des acteurs de cinéma des années trente.

 

Une reprise, certes ! Mais une réussite électrisante qui consacre, une fois de plus, l’excellence du Bayerische Staatsoper quand il s’agit de convoquer la fine fleur des artistes dans une mise en scène qui a fait ses preuves. 

Visuels : © Geoffroy Schied