La saison 2026-2027 de l’Opéra royal de Wallonie-Liège est placée sous les signes de « Pouvoirs, Désirs ». Et il les explore sous des formes réjouissantes et inattendues. Après un répertoire classique comme Macbeth, c’est cette fois au tour d’œuvres plus absentes de la scène d’être présentées : les deux seuls opéras de Maurice Ravel : L’heure espagnole (1911) et L’Enfant et les sortilèges (1925). Espiègleries et jeu sont au centre du spectacle. La mise en scène de Jean-Louis Grinda ravit par sa poésie tour à tour cocasse et onirique tandis que les partitions révèlent toute leur vitalité et leur mécanicité sous la direction de Jean-Yves Ossonce.
L’heure espagnole nous emmène dans une horlogerie, à Tolède, dans laquelle Concepción, l’épouse de l’horloger, entend conduire ses amants à son propre tempo. Profitant d’un moment suspendu où son mari s’absente, lui qui était pourtant parti « mettre les pendules à l’heure », Concepción a affaire à une succession de prétendants… Dans ce rôle, Anne-Catherine Gillet est sublime et délicieusement drôle. Entre cachettes, amants ridicules, humour qui frôle le grivois, on assiste à tous les rouages du désir, à la mécanique de séduction, dans une scène réglée avec précision, mais jamais figée. Car la partition burlesque se mêle au naturel des comédiens, notamment d’Ivan Thirion dans le rôle du muletier. La voix déborde jusqu’à quelques excès dans une mise en scène assez excentrique : tant dans ses couleurs que dans la musique même, qui fait entendre le tic-tac et sonner le carillon.
Le décor, imaginé par Rudy Sabounghi, construit habilement la fantaisie et l’ironie. Dans un univers cartonné aux dimensions démesurées, aux allures de dessins d’enfants, les personnages deviennent des marionnettes : c’est là qu’on lit l’appétence ludique de l’opéra de Ravel. La mise en scène minutée avec précision accompagne les multiples rebondissements d’un vaudeville mécanique d’où le ridicule n’est jamais loin.
À la mécanique de l’horlogerie, la temporalité troublée des mondes oniriques poursuit le programme de la soirée avec L’Enfant et les sortilèges. Un changement de rythme qu’on lit dans la création même de la pièce : il faudra huit jours à Colette pour l’écrire, et des années à Ravel pour la mettre en musique. Le résultat est particulièrement rythmé : on assiste à un raz-de-marée de fantaisie, avec une puissance enfantine assez touchante. Dans L’Enfant et les sortilèges, un enfant irritablement capricieux, rôle porté par Aya Wakizono, donne le la. Face aux domestiques, il casse tout : horloge, tasse, livres… Mais soudain, le petit monde abîmé prend vie et répond. Les tableaux s’enchaînent alors sur une démonstration assez pédagogique des remords qui nous saisissent le soir. La mise en scène est ambitieuse : on a l’impression d’assister à toutes les fantaisies loufoques d’un cauchemar d’enfant. Cette pièce montre tout ce que l’espace nocturne allié à l’imagination d’un enfant peut produire, et cela grâce à une écriture particulière de la partition. Ravel disait : « la poésie de l’enfance m’a conduit à simplifier ma manière et à dépouiller mon écriture ». Ici, il est particulièrement proche des onomatopées et des gazouillis d’enfants. Mais la simplicité est trompeuse car l’orchestration regorge de contrastes. Cette mise en scène amène le jazz qui se mêle au baroque et à l’opéra italien. La succession contrastée de couleurs et de rythmes peut nous perdre, mais c’est aussi toute la force de la pièce : d’amener l’extraordinaire dans le quotidien, de mêler le joyeux et le terrifiant. Dans la chambre, les animaux parlent, les meubles se font entendre, les créatures imaginaires dansent, la scène déborde d’une fantaisie qui donne le tournis.
L’ordre et le désordre se succèdent à l’Opéra royal de Wallonie-Liège. On entend une belle osmose entre la scène et l’orchestre qui répondent aux élans joyeux de l’imaginaire de Ravel, porté par le chef d’orchestre Jean-Yves Ossonce pour sa première collaboration avec l’Opéra liégeois. La soirée ouvrait avec une grande liberté vers le désir dans toute sa fantaisie.
Visuels : © ORW-Liège/J.Berger