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Bartók/ Beethoven/ Schönberg : à Anvers, Anne Teresa De Keersmaeker donne corps aux partitions

par Aline Fevre
12.10.2026
Verklarte-Nacht-Anne-Teresa-De-Keersmaeker-cPhile-Deprez-OBV

Un triptyque où danse contemporaine et musique classique se rencontrent pour célébrer la « puissance du présent ». En trois mouvements, la chorégraphe belge fait dialoguer Bartók, Beethoven et Schönberg. Les corps de l’Opera Ballet Vlaanderen se font musique en donnant une nouvelle vie aux œuvres de jeunesse de la grande Anne Teresa de Keersmaeaker.

Une soirée en trois temps

Trois mouvements. Trois scènes. Trois partitions qui semblent difficile à rassembler. Et pourtant, le lien se fait et la soirée se construit comme une montée en intensité. On passe facilement aux silences et dissonances du premier moment de Bartók à l’énergie presque hypnotique de Beethoven, et on laisse Schönberg sublimer l’ensemble dans un final charnel et mystérieux. L’Opéra d’Anvers accueillait trois moments clés du parcours d’Anne Teresa de Keersmaeker, comme une expérience sensible où l’émotion se vit intensément.

 

Bartók, souffles et silences

Au commencement, la scène est sobre et donne l’illusion d’une symétrie. Il s’y trouve un quatuor et quatre danseuses. Une sorte de dialogue émerge entre les instruments, les musiciens et les danseuses. Vêtues de noir, jupe froncée, lèvres rouges, elles font face au quatuor et jouent avec lui et par moments avec le public, dans une sorte d’insolence délicieuse.

La lenteur donne le tempo du quatuor. Le groupe de danseuses se forme et se défait, le mouvement se fait à l’unisson, avant qu’il ne se disperse. La respiration est hachée, forte. Elle remplace les instruments du quatuor. Et les pas des danseuses résonnent sur la scène, comme une ponctuation supplémentaire à la partition de Bartók. Les silences et les reprises captent l’attention : il est question de répondre à la musique, de la contredire, de l’arrêter un temps.

 

OBV/Phile Deprez

Quatuor N4 Anne Teresa De Keersmaeker © Phile Deprez

 

La partition en mouvement chez Beethoven

Puis avec Beethoven, le mouvement change d’échelle. Il explose. La scène semble s’agrandir. Les quatre danseuses laissent place à huit nouveaux corps, masculins. Le geste gagne en amplitude, les corps s’élancent et se projettent dans des acrobaties. Un véritable défi physique pour réussir à danser les notes de la Grande Fugue de Beethoven. Ce qui frappe, c’est l’impression que les danseurs se font véritablement instrument, comme si les notes surgissaient de leurs mouvements, comme si la partition s’écrivait sur scène. Les lignes verticales et horizontales de la musique sont alors traduites par les trajectoires des corps : une architecture mouvante et vivante, qui explore la gravité et les équilibres. Le geste est mesuré mais semble libre, et surtout, il se fond aux élans de la partition.

Beethoven Grosse Fuge Anne Teresa De Keersmaeker

Beethoven Grosse Fuge Anne Teresa De Keersmaeker © Phile Deprez

 

Schönberg, étreintes des corps

Tout semble néanmoins conduire au troisième mouvement, celui qui donne au spectacle sa dimension la plus envoûtante. Avec Schönberg, des duos émergent, se transforment pour laisser place à de nouveaux rapprochements. Le geste est charnel, comme dans la sculpture Je suis belle de Rodin qui nourrit le travail d’Anne Teresa de Keersmaeker. Les couples deviennent trios, les trajectoires s’entre-croisent. La chorégraphie nous fait vivre une quête aux mouvements grandioses, porté cette fois par tout un orchestre.

 

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Schönberg Verklärte Nacht Anne Teresa De Keersmaeker

 

Anne Teresa de Keersmaeker met en avant une énergie intense. À chaque pas, une nouvelle émotion brute naît. Bouger unisono, bouger l’un vers l’autre, contre l’autre, et toujours un peu contre soi. L’enchaînement des trois mouvements bouscule l’imagination : une histoire se devine à travers l’abstraction et tous ces corps habités par une émotion qui bouillonne, mais contenue dans la structure. La chorégraphie parvient à rendre cette émotion profondément intacte, sincère et palpable.

 

La scène, forêt enchantée

Les mutations de l’espace scénique participent amplement à la force croissante des trois mouvements. Au début, le décor est sobre, baigné d’une lumière blanche. Avec Beethoven, elle se tamise et se réchauffe. Mais c’est avec Schönberg que la magie opère pleinement : une lumière crépusculaire, quasi-lunaire enveloppe la scène. Et ce qu’elle éclaire contribue à créer un moment hors du temps. Des troncs d’arbres blancs peuplent la scène, si hauts qu’ils l’excèdent. On y voit Paysage aux arbres verts de Maurice Denis, dans ces troncs qui s’étirent à l’infini et prolongent l’illusion au-delà de la scène. Quelque chose donc nous dépasse immédiatement dans ce dernier temps du spectacle.

Les couleurs participent à la construction d’une magie sylvestre. Du noir des premières danseuses et des costumes du deuxième temps, la palette devient kaléidoscopique, elle mêle le blanc lunaire, une touche de rose, comme une note de romance et différentes nuances de vert. Les danseuses par leur costume se fondent dans la forêt, comme si leurs mouvements prolongeaient l’univers sylvestre.

 

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Schönberg Verklärte Nacht Anne Teresa De Keersmaeker

 

Ce dernier moment, « effrontément romantique », ne semble possible que dans cette atmosphère hors du temps. Toute la force de l’écriture chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker, abstraite et structurelle et en même temps profondément sensible, traduit les émotions et les tourments du sous texte de La Nuit transfigurée de Schönberg, le poème éponyme de Richard Dehmel. Et la danseuse Niharika Senapati, épatante, réussit particulièrement le pari, en incarnant les tensions intérieures par une présence qui nous saisit. Au coeur de l’oeuvre, la confession d’une femme à son amant : elle attend l’enfant d’un autre. Les forces de la partitions amplifient les tiraillements de l’aveu. L’émotion est partout sur scène et dans les corps.

 

Visuel : © OBV/Phile Deprez