Pour son dernier programme de la saison, le prestigieux Opera Ballet Vlaanderen a imaginé un triple programme qui voyage dans l’histoire de la danse de 1993 à 2026 pour nous montrer les porosités entre le contemporain et le classique.
Cette alliance de trois œuvres se nomme Love & Loss. Mais, en vérité, elle devrait se nommer Lignes et Musique, tant les trois propositions sont en dialogue avec ce qu’on entend. Le programme s’ouvre sur la chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker sur la Deuxième Suite pour violoncelle de Bach, extraite du spectacle Mitten wir im Leben / Bach6Cellosuiten, suivie du Quintett de William Forsythe, l’un de ses chefs-d’œuvre absolus, et enfin d’une création d’aujourd’hui de Tiffany Tregarthen et David Raymond, Only Light Years Away. Vous le lisez déjà, la proposition va du plus aride au plus facile à regarder et à comprendre.
L’extrait choisi dans ce monument qu’a écrit Anne Teresa De Keersmaeker en 2017 est presque une leçon pour comprendre l’exercice de la reine belge. Il s’agit d’un presque duo, rapidement augmenté en trio, entre un danseur (Lateef Williams), rejoint rapidement par un autre (Philipe Lens), et un violoncelle (Allison McGuire).
Depuis 1982 et son acte fondateur, Fase, la chorégraphe travaille une danse mathématique où le déphasage est la base de spirales qui accouchent de gestes suspendus, inachevés. Cela donne des sauts qui ramènent les genoux au torse, des courses folles qui se transforment en torsions, des mains qui préfèrent rester au niveau des épaules.
Un autre axe de son travail vise bien sûr à questionner encore et toujours le lien entre la danse et la musique dans un rapport d’égalité totale, où aucun n’est là pour illustrer l’autre. Les rares moments de rencontre entre les deux danseurs permettent des envolées dans un pas de deux qui ne cherche jamais l’unisson, mais Lateef Williams a un rôle de rêve et s’en empare à la perfection. Il entre complètement dans la grammaire keersmaekerienne, ce n’est pas si facile pour les danseureuses d’un ballet. On a souvent vu sa danse aux volutes géométriques être trop surdansée par les classiques. Ce n’est pas le cas ici.
Il est totalement les cordes du violoncelle, chaque centimètre de son corps danse cette partition si sensible que Bach a fini de composer en plein deuil de la perte de son épouse. Il y a des moments au bord de la pietà ou du recueillement dans cet extrait bien choisi, quand notamment le danseur vient se rassembler en boule au pied de la musicienne pour chercher confort, consolation et force de repartir danser plus fort encore.
Après quelques secondes de pause, on change d’époque et d’ambiance. Nous sommes en 1993. William Forsythe est au pic de sa carrière. Il a imposé depuis une décennie déjà son écriture néoclassique décomplexée. Quintett est l’un de ses plus grands gestes.
On découvre cinq interprètes dans un cadre quasi cinématographique avec un miroir là et un gros appareil (un projecteur ?) ici. Les cinq entrent en scène les un.e.s après les autres en marchant à ras de scène avant de s’élever et de commencer à taquiner de la pointe, des arabesques très courbées et des portés dont il a toujours le secret, presque académiques mais pas complètement.
Ces cinq-là semblent sortir d’un film de Truffaut, les looks sont sixties à souhait, petit carré blond sur robe rose trois trous par exemple. Deux filles et trois garçons rejouent les Jules et Jim à l’infini.
La musique, elle, décale cette sensation acidulée. On entend ce qui deviendra ensuite la bande-son d’un nombre incalculable de spectacles, Jesus’ Blood Never Failed Me Yet, composé en 1971 par Gavin Bryars en enregistrant le chant d’un SDF dans les rues de Londres. Il y a donc ici la misère qui dialogue avec l’innocence des jeux de l’amour des jeunes adultes.
Allison McGuire, Louiza Avraam, Philipe Lens, Gaetano Signorelli et Flavio Quisisana excellent dans ce jeu d’interdépendance où une petite tape sur une épaule entraîne un porté plutôt horizontal, comme s’il fallait vite empêcher que les souvenirs glissent dans la mélancolie.
Pour clore ce programme, on bascule dans un tout autre univers, plus infernal celui-là. Le duo canadien composé de Tiffany Tregarthen et David Raymond nous installe dans une obscurité dont seules des ombres surnagent. On découvre un monticule très beckettien dont des âmes perdues tentent de s’extraire.
On adore cette idée d’une humanité réduite à son statut d’insecte dont seuls les bras aux coudes pointus se rendent visibles. On a la sensation de voir des araignées prendre possession de la Terre.
Ensuite, la proposition s’épuise dans des facilités d’écriture où, pour le coup, la musique ne sert qu’à appuyer le mouvement qui vient chercher les profondeurs et les belles vrilles, mais de façon artificielle. Cela est renforcé par un surlignage vidéo qui montre en gros plan des visages et des mains d’hommes et de femmes. C’est joli, mais cela ne fait que renforcer l’idée que les humain.e.s sont mal en point sur cette planète qui brûle par notre faute.
Ce programme prouve une nouvelle fois l’appétence de l’Opera Ballet Vlaanderenlen pour toutes les écritures contemporaines. Et même si le duo canadien ne séduit pas par son excès d’emphase, il est passionnant de voir de nouveaux noms apparaître et de comprendre comment d’autres esthétiques se propagent dans le corps de ballet.