Présenté hier au Festival Montpellier Danse le 21 juin, au Corum, gardé par un service d’ordre à bout de nerfs, interdisant par 40 degrés de faire entrer des bouteilles d’eau en salle, le chorégraphe a convoqué, on n’est pas à un symbole près, Cinq jours au soleil, un ballet aux accents de tragédie, écrasé par le chef-d’œuvre qu’est la Cinquième Symphonie de Mahler.
Quand la première image se lève devant nos yeux ahuris, nous pensons faire face à un chef-d’œuvre. La construction comme l’idée sont parfaites. Dans un halo sombre, quelque chose se trame, des individus avancent, se posent en biais et ondulent comme si des révélations violentes venaient les traverser de la tête aux pieds. Les danseureuses ont des allures de vestales ou de tribuns, mais la robe est transparente, beige poudrée pour la majorité, à l’exception d’une en rouge, sûrement une reine. Il se trame quelque chose dans ce palais, les interprètes vont et viennent avant de se regrouper plutôt par deux pour augmenter le poids des messes basses. Le geste est pur, addictif. Puis rapidement, Gat pose un mouvement qui lui est cher, il explose le groupe et le fait danser à gros rythme. Les ancrages sont bas, dans de grandes secondes dont la jambe s’échappe tendue avant que tout le corps vrille jusqu’aux bras et à la nuque. Ça virevolte sévère dans une beauté pure. Dans ce premier acte, tout marche à la perfection, les danseureuses sont la musique, iels l’incarnent, et cela se confirme dans le deuxième acte, où Gat reproduit un motif qu’il aime bien, qu’on a pu voir dans Story Water où il découvrait le travail sous le geste. Pour faire la même chose ici, il rhabille les artistes en tenue de répétition au studio. Mais toustes en même temps, nous avons donc des tragédien·ne·s grec·que·s et des gens de maintenant qui continuent à s’onduler les un·e·s au milieu des autres.
L’erreur faite par Emanuel Gat est d’être trop littéral vis-à-vis de la musique. Il choisit de faire cinq levers de rideau dans un geste qui glisse vers un manque de modernité. La danse se répète, et elle a beau être bien écrite et souvent très bien exécutée, elle n’arrive pas à exploser dans son amplitude jusqu’à nous faire oublier la musique. Le programme de salle cite Emanuel Gat parlant de son projet : « pas vraiment mon registre… Quoi qu’il en soit, la seule façon de savoir s’il est possible d’éviter ce piège, c’est d’y entrer de front et de voir ce qui se passe ! ». Effectivement, à un moment, à partir du troisième acte pour être précis·e·s, il tombe dans le piège de l’illustration de cette partition pleine de ruptures, connue pour son Adagietto qui vous emporte l’âme.
Cinq jours au soleil est à saluer pour son audace. Se coller à Mahler est très audacieux. Convoquer treize interprètes dans le contexte actuel de l’anéantissement des fonds publics pour la culture est courageux. Emma Bogerd, Théo Brassart, Geremia Cappagli, Léa Delaporte, Zohar Kotz, Itai Meir, Giulia Quacqueri, Johanne Skogstad, Katherina Solvang, Noah Oost, Anaïs Van Caekenberghe et Winter Wieringa sont de grand·e·s interprètes, capables techniquement d’alterner les déplacements complexes avec précision. Gat crée aussi des images superbes, comme ce regroupement au centre de cette agora où les petits pas semblent dire qu’un nouveau drame arrive dans ce palais. Mais la construction inégale de l’œuvre, ses ruptures de rythme trop calquées sur la musique et le manque de progression dans l’évolution des mouvements posés au premier acte finissent par lasser nos yeux.