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Avignon OFF : L’art de se relever – « Souvent, je commence par tomber » d’Aurore Floreancig

par Beatrice Lapadat
28.07.2026

Dans une performance énergétique et imprégnée de sensibilité, Aurore Floreancig illustre dans Souvent, je commence par tomber, présentée à La Scierie en Avignon OFF, le désir de conquérir l’univers de la danse malgré tout obstacle extérieur.

 

« T’es nulle » ou comment effacer le passé

 

Elle entre en salle par la même porte que les spectateurices avaient franchie il y a quelques minutes. Bien qu’elle s’affiche en tenue sportive, tout dans sa gestuelle et dans sa posture corporelle indique la grâce et la minutie d’une danseuse bien familière à la virtuosité de cet art. Pendant qu’elle abandonne ses baskets en couleurs et son gilet pour commencer ce qui s’apparente à un entraînement de danse, on note la finesse de ses gestes, mais aussi une énergie qui se relèvera inépuisable dans les séquences qui suivent. Les pliés, les relevés et les spirales s’enchaînent dans un jeu captivant, non moins imprégné d’humour lorsqu’elle indique ses actions à travers une série de paroles répétées en boucle pour se motiver. Les premières minutes indiquent déjà une dramaturgie subtile, qui s’extrait du piège du pathos inutile. Ce qui aurait pu évoluer dans la direction d’une ennuyeuse virtuosité d’athlète olympique est contré non seulement par les tournures ludiques et légères glissées dans une chorégraphie de la prouesse, mais aussi par les touches, à la fois ironiques et tendres, qui s’invitent dans le texte signé par Aurore Floreancing et Jean-Marc Flahaut. La petite « cowboy » assignée à ce rôle dans le cadre d’une festivité scolaire se métamorphose alors en danseuse qui sait faire d’une ancienne blessure un atout et même un prétexte pour une thérapie par l’humour.

 

Soudainement, une ambiance plus grave s’installe sur le plateau presque dépouillé (scénographie Frédéric Limonet), doté uniquement d’un tapis de danse et de miroirs similaires à ceux que l’on retrouve dans les studios de danse. Se regardant dans la glace, dos étiré et avec les bras formant deux lignes fines en tension, Aurore se remémore trois paroles qui lui avaient été adressées autrefois, bien avant qu’elle ne devienne cette femme pleine d’une confiance et d’une luminosité contagieuses : « T’es nulle ». Comment mesurer l’impact que de tels mots peuvent avoir sur une fille qui cherchait une échappatoire à travers la danse ? Comment persévérer lorsque, face à ce mépris, la jeune danseuse aspirante doit aussi gérer le refus net d’une famille, obligée par les conditions socio-économiques auxquelles elle était assujettie, de l’orienter vers des formations plus « pratiques » ? « T’es nulle » d’un côté, « De toute façon, la danse ne mène nulle part » de l’autre. Comment se frayer un chemin lorsque tout dans son habitus peut laisser croire qu’il vaudrait mieux abandonner ?

 

Persévérer, avancer, se transformer

 

Une partie de la réponse à cette question se retrouve dans un extrait de ce texte-témoignage qui revient de manière récurrente dans la performance à travers la voix off – toujours celle de l’artiste– pendant qu’elle exécute impeccablement ses figures chorégraphiques : « Accepter de ne plus laisser place aux doutes/ Accepter d’aller chercher ce truc qui nous dépasse/ Accepter de se livrer sans condition. » Des paroles qui résonnent de manière bien plus puissante et authentique lorsqu’on prend connaissance de la trajectoire sinueuse, voire hostile, que la jeune danseuse a dû traverser pour arriver sur cette scène. Loin d’être ancrées dans une morale inspirational à l’américaine qui n’a rien à dire à part des mots creux, ce sont les paroles d’une artiste ayant vécu au plus profond de sa chair la violence d’une réalité économique et culturelle qui aurait pu l’empêcher de s’épanouir dans ce qui est aujourd’hui sa vocation et sa profession.

 

Aurore Floreancig ne dénonce pas, n’accuse pas et n’affiche aucune revendication de manière manifeste, bien qu’elle soit tout à fait en droit d’adopter une pareille posture. Le déploiement dramaturgique de son récit, prolongé par des mouvements habilement mesurés et éloignés d’une expressivité excessive, permet à chacun.e de lire entre les lignes et d’en tirer les conclusions sur les limites d’un système qui s’avère plus restrictif pour certain.e.s que pour d’autres. Et ce, en fonction de critères purement aléatoires, comme le lieu de naissance ou le milieu social auquel les géniteurs, transmetteurs d’un héritage matériel et symbolique, sont circonscrits. Habitant dans un village assez éloigné du conservatoire de Rouen, Aurore doit confronter la distance, les doutes des proches et ses propres angoisses lorsqu’elle se retrouve, encore trop jeune, dans un milieu peu familier.

 

On ne peut pas s’empêcher de penser ici aux recherches de Pierre-Emmanuel Sorignet, qui a enquêté avec lucidité sur les conditions matérielles produisant ce qu’on appelle avec emphase le « prestige » du danseur, examinant avec acuité la « violence symbolique (…) suscitant des affects, comme l’humiliation, la honte de soi et des siens et/ ou la colère » (2021). Si la danseuse et chorégraphe normande est aujourd’hui devant son public, c’est qu’elle a réussi à se soustraire à ce réseau de violence symbolique. Toutefois, lorsqu’on regarde ses victoires dansées, difficile de ne pas penser à toutes les petites Aurores qui aujourd’hui même risquent de ne pas pouvoir poursuivre leur passion faute d’avoir été nées dans la « bonne famille » et au bon endroit.

 

Revendication ultime, fabriquer de la joie

 

Encore une fois, la chorégraphe-interprète ne tarde à aucun moment sur le territoire de la culpabilisation ou de la dénonciation, dirigeant toujours sa performance dans le sens de l’effervescence de la persévérance et l’exultation de la possibilité de poursuivre sa vocation. La reprise – visiblement passée par les filtres de l’autofiction – d’une danse qu’elle avait performée à 12 ans lors de la fête du village en est l’image parfaite. Toujours entre enfant espiègle et danseuse qui ne craint pas la prouesse la plus exigeante, Aurore Floreancig transporte les spectateurices dans son village, non sans l’aide de quelques éléments de décors simples, mais efficaces, comme les ampoules colorées déposées au sol. C’est ici qu’elle semble avoir eu, pour la première fois, une validation collective après un épisode d’élévation physique et spirituelle pendant une danse pourtant plutôt « pop » si l’on se fie à ce qui est représenté aujourd’hui sur scène par une Aurore adulte.

 

Cette fête traduite au temps présent constitue non seulement l’une des marques les plus percutantes de sa virtuosité et de son ingéniosité artistique, déployée sur la musique entraînante de Laurent Doizelet, mais aussi un moment singulier dans la manière dont elle tente de faire lien, jusqu’à la communion, avec son public d’ici et maintenant. Sans séduction forcée, l’interprète installe tout simplement un cadre de générosité, peut-être pour donner ainsi en retour ce qu’il lui a été donné alors que les obstacles étaient si nombreux. Comme, par exemple, l’enseignante bienveillante qui lui avait dit à 19 ans, sur le territoire si lointain du Paraguay, qu’elle devait absolument danser, réparation symbolique et effacement du douloureux « T’es nulle ». La joie qu’Aurore Floreancig fabrique aujourd’hui sous les yeux et avec la complicité du public n’est ni celle de la naïveté ni de la foi aveugle en l’idée de perfection, mais celle d’un corps qui s’est heurté, blessé et qui est tombé tant de fois « pour rebondir et mieux me relever ».

 

Notre dossier Festival d’Avignon

Spectacle de la sélection officielle Région Hauts-de-France

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Visuel © Gabriela Téllez