En écho à un monde en proie à ses propres angoisses, le collectif La Horde lâche les monstres. Dans un décor apocalyptique, les 13 « danseurs d’alerte », comme les qualifie le romancier Alain Damasio qui a accompagné le processus créatif du spectacle, donnent vie à des créatures tout droit sorties d’un film d’horreur. Elles nous entraînent dans les entrailles d’un monde en perdition. Un voyage dans une suite de tableaux sombres, hypnotiques et grandiloquents, au risque d’en perdre le sens.
Ça commence par la fin. Par les saluts. Derrière un rideau transparent, les danseurs, de dos, s’inclinent face à un public fictif. Puis une lumière bleutée, aveuglante, venue de nulle part, inonde le plateau. C’est le début d’un rêve ou plutôt d’un cauchemar éveillé. Il faut un petit moment pour comprendre ce qui se déroule sous nos yeux. Les danseurs rejouent leur prestation, à l’envers, face au fond de scène où une vidéo est projetée. Sur l’écran, l’arrivée des spectateurs filmée lors de leur arrivée est projetée à l’envers. Les gradins se vident, comme un faux miroir. Le public, le vrai, est comme spectateur de lui-même. Impression d’être là sans être là ; d’assister sans être complètement présent. D’être face à son propre regard. Vertige.
Soudain, la scène se brise, les danseurs cassent le parquet, et une brèche s’ouvre. S’agit-il d’un abri, le seul qui subsiste après l’apocalypse ? Dans les bas-fonds, l’ambiance se fait malaisante et étrange. Les corps filmés en gros plans sont déformés. Les sourires sont de plus en plus forcés, puis les chairs sont piétinées et les masques des visages arrachés dans une sorte de danse macabre. Y a-t-il une échappatoire ? Sont-ils seulement encore en vie ?
S’ensuit une plongée dans l’eau des enfers, littéralement. Dans un bain de vapeur, le corps d’une jeune femme est mis à rude épreuve, il est jeté en pâture, dévoré. Assiste-t-on à une sorte de rituel ? Un sacrifice ? Difficile de savoir.
Le décor est un élément central de cette hallucination onirique. Le sol, le plafond, basculent, s’ouvrent, se soulèvent. Seule la danse collective, extatique, pourra libérer ces êtres et briser les chaînes.
Après moi, le déluge est le troisième volet d’un triptyque créé par le collectif (La) Horde en 2020 avec Room with a view où le musicien électro Rone faisait danser une horde de teufers dans une carrière de marbre. Puis ce fut en 2023, Age of content, qui interrogeait l’effet des réseaux sociaux sur nos corps et notre quotidien. Après moi, le déluge met en scène une nouvelle communauté de danseurs, ceux pratiquant les « wall of death » ou « mosh pit » sorte de tourbillons humains qui se créent dans la fosse lors des concerts de rock punk ou de death metal.
Le trio à la tête de (La Horde) et du Ballet national de Marseille (Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel) a fait l’expérience lui-même des foules des festivals. Il dit avoir découvert qu’au-delà de leur image désorganisée et violente, ces danses avaient leurs propres formes de cohésion et de solidarité. Si l’on voit ce spectacle par ce prisme d’une danse éruptive, qui vient se coltiner le monde, et qui parvient à y retrouver un peu d’humanité, on imagine bien le concept. Mais les puristes auront du mal à s’y retrouver face à des motifs et des procédés qui apparaissent figés dans le XXᵉ siècle pour des amateurs et amatrices de danse contemporaine.
Après moi, le déluge, de (La)Horde, au Théâtre de la Ville avec Chaillot hors les murs jusqu’au samedi 12 septembre. Puis en tournée : les 19 et 20 septembre, Teatro Rivoli, Porto (Portugal) ; du 1er au 4 octobre, Romaeuropa Festival à Rome ; du 6 au 8 novembre, à Central La Louvière (Belgique) ; les 10 et 11 décembre, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
Visuel Copyright : ©Gaëlle Astier-Perret