Esa-Pekka Salonen succèdera à Klaus Mäkelä en 2027 à la tête de l’Orchestre de Paris que son jeune confrère a galvanisé en quelques années. Il explorait en deux soirées, les 7 et 8 octobre, le charmant quatrième concerto pour violon de Mozart et surtout, le chef-d’œuvre de Gustav Mahler, la bouleversante symphonie pour voix et orchestre, « Das lied von der Erde ».
Resté sans chef principal attitré depuis septembre 2019 après le départ de Daniel Harding, l’Orchestre de Paris, en résidence à la Philharmonie depuis 2015, avait frappé un grand coup en nommant le très jeune, mais déjà très célèbre, Klaus Mäkelä (né en 1996 !) à sa tête à partir de septembre 2022 pour un mandat de cinq ans. Il avait d’ailleurs dirigé la formation musicale dès 2020, attirant aussitôt un public passionné qui lui réserva quelques très belles ovations notamment au sortir des longues périodes de confinement dues au Covid.
Il dirige encore cette année quelques concerts qu’il ne faut pas manquer, notamment une série de concerts d’adieu les 27 mai, 3 et 4 juin prochains où il proposera la 8e symphonie de Mahler, dite « des Mille ».
Nous avons souvent souligné dans nos articles l’adéquation spécifique de ce chef pour le post-romantisme et le répertoire du vingtième siècle. Il a incontestablement apporté un véritable savoir-faire à cet orchestre de réputation mondiale qui a acquis une cohésion des pupitres et un dynamisme collectif digne des plus grands, tandis que chaque instrument prend sa part dans l’ensemble avec un talent remarquable.
Son compatriote Esa-Pekka Salonen, l’une des grandes références mondiales de la direction musicale, est également arrivé à Paris quelques mois avant sa prise de fonction officielle de septembre 2027, annonçant clairement sa volonté de donner à l’orchestre le meilleur de son temps notamment dans un répertoire de musique contemporaine où il s’est distingué au cours de sa brillante carrière : on citera sa création de Adriana Mater cet opéra de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, créé en 2006 à Paris, sur un livret de l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf (2006) mais aussi son enregistrement de la Turangalîla-Symphonie de Messiaen. Il est resté dix-sept ans à la tête du Philharmonique de Los Angeles, et s’est illustré au festival de Salzbourg en 1992 avec le fameux Saint François d’Assise de Messiaen, mis en scène par Peter Sellars (une oeuvre reprise cette années dans une autre production).
Esa-Pekka Salonen est également compositeur, une spécificité fort intéressante et rare pour un chef (dont l’instrument d’origine est le cor). Soulignons enfin la grande adéquation du chef finlandais avec la musique de John Adams, qui composa pour lui sa symphonie Naive and Sentimental Music (créée en 1999).
Autant dire qu’Esa-Pekka Salonen est à son affaire avec le gigantesque orchestre de Mahler, alors qu’il se montre sans doute moins pertinent quand il s’agit d’un très jeune Mozart dont la musique se cherche encore malgré les immenses qualités de ce quatrième concerto.
Dans une lettre écrite à son père (et son mentor !) en 1778, Mozart, qui joue du violon comme du piano, exprime sa volonté de ne plus diriger avec son violon, mais au piano, les formations orchestrales à l’époque étant beaucoup plus réduites qu’aujourd’hui, ce qu’il ne faut pas perdre de vue.
Il compose cependant 5 concertos pour violon entre avril et décembre 1775, ce qui permet de mesurer d’ailleurs l’évolution de son écriture pour cet instrument qu’il n’aime guère pratiquer.
Et le fait est que l’on ne retrouve pas tout à fait l’incroyable richesse de ses compositions pour piano (infiniment plus nombreuses et variées) et que, parfois, à l’écoute, on ressent une certaine difficulté de sa part, à rendre justice à la partie solo de l’instrument.
Le quatrième (et avant-dernier) concerto montre qu’il est à la recherche d’un nouveau style plus personnel et plus abouti. L’opus commence par un allegro où violon et orchestre jouent ensemble avant que l’instrument soliste ne se mette à dialoguer avec les tutti, se poursuit par un magnifique andante cantabile, tout à la fois chatoyant et lancinant, où la superbe mélodie valorise enfin vraiment le violon, les reprises d’orchestre soulignant les exceptionnelles qualités de l’instrument. Le thème devient peu à peu obsessionnel avant l’élan survitaminé du final, andante grazioso, où les danses populaires bondissantes et joyeuses du Rondeau nous entrainent dans une sorte de tourbillon.
Les incontestables qualités de l’Orchestre de Paris restent un peu sous le boisseau dans ce morceau qu’Esa-Pekka Salonen dirige parfois sèchement, souvent sans la rondeur qui sied à Mozart. La violoniste soliste Iris Scialom, révélation des Victoires de la Musique 2025, donne le maximum dans ce cadre un peu contraint, paraissant parfois limitée dans ses intentions virtuoses. Elle offre cependant quelques magnifiques passages solo où elle montre l’immense étendue de son talent.
Elle le confirmera avec le « bis » généreusement octroyé au public très chaleureux, où elle choisit un morceau enlevé, moderne, audacieux, extrait des Impressions d’enfance pour violon, op 28, de George Enescu (1940) qu’elle maitrise à merveille et qui lui vaut d’ailleurs une immense ovation méritée.
Il n’est pas exagéré de considérer la symphonie pour ténor, alto (ou baryton), voix et grand orchestre, intitulée Das Lied von der Erde, composée par Gustav Mahler en 1907, comme son chef d’œuvre. Cette neuvième symphonie que le compositeur renonça à numéroter par crainte qu’elle ne soit sa dernière comme ce fut le cas pour Beethoven et Schubert, est marquée par l’infinie tristesse qui le saisit après la mort de sa fille et la nouvelle de sa grave malformation cardiaque. Il vient de démissionner de son poste du de directeur de l’opéra à la cour de Vienne, suite à une cabale très violente et teintée d’antisémitisme.
Le compositeur autrichien, très affecté, se lance alors dans la composition cette œuvre atypique, encore aujourd’hui largement inclassable, qui relève de la tradition allemande du Lied mais aussi des luxuriances post-romantiques de la symphonie. Ce monument, sorte d’hommage rendu à la rencontre entre les voix et les instruments, a été composé d’après Die chinesische Flöte (la flûte chinoise) de Hans Bethge, ce dernier s’étant lui-même inspiré pour partie du poète chinois Li Bai – La Chanson à boire de la douleur de la Terre, De la Jeunesse, De la Beauté, L’Homme ivre au Printemps étant respectivement premier, troisième, quatrième et cinquième mouvements.
Le dernier Lied, Der Abschied (L’Adieu), est la réunion musicalement sublime, de deux poèmes différents, – Dans l’attente de l’ami de Mong-Kao – et L’adieu de l’ami de Wang Wei.
Jouant sur les contrastes entre les voix de ténor et d’alto, mélangeant parfois les tonalités (ut majeur et la mineur se superposent pour la coda de cet adieu déchirant à la fois céleste et terrestre), multipliant les interventions orchestrales et celles de solos instrumentaux, l’œuvre protéiforme respire la mélancolie, la tristesse, l’enivrement comme remède et la nature comme éternelle source d’apaisement.
La musique s’enroule autour des paroles tout en ayant sa vie propre à travers les interludes où le grand orchestre s’émancipe. La somme des instruments est incroyablement variée et chaque pupitre trouve sa place, les harpes, comme le celesta, les cuivres (à l’honneur !) comme les percussions, les cordes comme les bois. Chacun a son heure de gloire et l’orchestre de Paris a acquis une formidables maitrise de ces musiques symphoniques hors norme où l’acoustique de la Philharmonie de Paris fait merveille.
Esa-Pekka Salonen donne la mesure de son immense talent dans un style qu’il affectionne et où il excelle, dirigeant avec précision ses instrumentistes comme ses deux solistes-voix, privilégiant l’analyse à la démesure et, sans effet facile, donnant à l’ensemble sa charge émotionnelle phénoménale.
Les deux voix sont un peu mises à mal par une acoustique qui ne les favorise guère et se montre fort inégale selon les emplacements des spectateurs.
Karen Cargill et Andrew Staples, n’ont sans doute pas tout à fait les voix adaptées à ce type de morceau de bravoure qui exige à plusieurs reprises de pouvoir passer l’orchestre en pleine ascension sonore.
On les verra l’un et l’autre plus à l’aise et capables de très belles incarnations dans les passages où l’orchestre se réduit à quelques instruments plus doux et où ils peuvent exercer leurs talents vocaux et la subtilité de leurs interprétations.
Dès le début dans le très héroïque Das Trinklied vom Jammer der Erde (La Chanson à boire de la douleur de la Terre), le ténor dont les aigus sont fortement sollicités, se trouve dans cette alternance de moments où une voix de heldenténor est requise, tandis que les passages suivants sont lyriques, romantiques, et d’une infinie tristesse avec ce Dunkel ist das Leben, ist der Tod ( Sombre est la vie, sombre est la mort) désespéré.
Andrew Staples offre ensuite un émouvant Von der Jugend (De la jeunesse), ce court scherzo où chaque mot est ciselé et où le poème qui décrit un pavillon de porcelaine prend tout son sens et son Der Trunkene im Frühling (L’homme ivre au printemps), est particulièrement bien maitrisé.
Mais l’essentiel du travail revient à la mezzo-soprano Karen Cargill, du mélancolique et lent Der Einsame im Herbst (Le Solitaire en automne) au sublime et long final Der Abschied (L’Adieu) qui dure à lui seul près de vingt minutes et se terme par le fameux et inoubliable « Ewig » (éternellement) repris sept fois accompagné par le seul celesta avec le silence de rigueur après le dernier mot presque chuchoté pour laisser chacun revenir de la forte émotion alors créée dans la salle.
Malgré un vibrato un peu large dans les passages les plus difficiles, la mezzo soprano, habituée aux rôles straussiens, donne une belle incarnation de ce final qui lui vaut une ovation particulièrement appuyée venu d’un public totalement séduit par l’infinie beauté- tristesse de ce long Lied ultime, concluant une soirée placée sous le signe de l’émotion mélancolique.

Visuel : © Denis Allard pour le portrait de Esa-Pekka Salonen ; © Hélène Adam pour les saluts.