S’il y avait deux personnes destinées à se rencontrer sur une œuvre, c’était bien le compositeur l’homme de théâtre et plasticien italien Roméo Castellucci et le compositeur français Olivier Messiaen (1908-1992). Résultat : une soirée d’anthologie qui marque le retour de Saint François d’Assise, en sa deuxième maison, Salzbourg.
À la fin des années 1960 et au début des années 1970, Messiaen est déjà une figure majeure de la musique française. Il a écrit La Transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Des canyons aux étoiles…, Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus, Turangalîla-Symphonie, etc. Suite à une commande de Rolf Liebermann, à l’époque directeur de l’Opéra de Paris, il va lui falloir une quasi-décennie (de 1975 à 1983) pour parfaire son unique opéra (ce que d’aucuns considèrent comme son testament musical). Le résultat en est une œuvre fragmentée en trois actes et huit tableaux.
La rencontre de Messiaen, ce fervent catholique, et de Saint François, ainsi que la traduction musicale de la foi, de la grâce, de la contemplation et du mystère de Dieu sont de l’ordre du naturel. La véritable histoire de François fascine, car elle traduit l’amour désintéressé d’un homme pour Dieu, les hommes, mais aussi pour l’ensemble de la création. Messiaen lui, s’attache moins à la vie de François qu’à sa progression spirituelle vers la sainteté parfaite. Dans l’opéra, trois épisodes essentiels décrivent la pauvreté et l’humilité, la rencontre avec le Lépreux (et la transformation d’une forme de dégoût en amour) et, enfin, la rencontre avec l’Ange, qui aboutit à la révélation de la grâce et de la joie.

Soucieux de concevoir simultanément le texte, la dramaturgie et la musique, Messiaen n’a pas fait appel à un librettiste extérieur et a écrit lui-même le texte de l’opéra. Il s’est notamment inspiré des Fioretti — les petites histoires de saint François — et de différents textes franciscains. Finalement, Messiaen a progressivement transformé son opéra en une grande fresque contemplative. Outre François, on y rencontre plusieurs personnages qui se révèlent quasiment être des figures spirituelles : Léon, Masseo et Bernard, ses compagnons, l’Ange et le Lépreux.
Par ailleurs, depuis les années 1950, Messiaen étudiait passionnément le chant des oiseaux et le transcrivait avec une précision extraordinaire. Les oiseaux étaient pour lui des créatures littéralement « célestes » qui fêtaient Dieu spontanément. Dans Saint François d’Assise, ils deviendront une sorte de chœur naturel de la Création.
L’opéra est finalement créé le 28 novembre 1983 au Palais Garnier, sous la direction de Seiji Ozawa, avec, notamment, José van Dam dans le rôle-titre et Christiane Eda-Pierre dans le rôle de l’Ange. C’est un événement majeur, Messiaen, alors âgé de 74 ans, donnant au théâtre lyrique son premier et son unique opéra. La production restera huit soirées à l’affiche.
Une première consécration, en version de concert, vient ensuite, déjà, de Salzbourg, en 1985. Le rôle de François est alors confié au grand Dietrich Fischer-Dieskau. Puis ce sera Londres, au Royal Festival Hall, en 1988, à l’occasion des 80 ans de Messiaen.
La production légendaire et considérée comme la plus importante de l’histoire de l’œuvre (jusqu’à ce jour) va encore avoir lieu à Salzbourg en 1992, durant le mandat de Gérard Mortier. Le Festival confie alors la mise en scène à Peter Sellars. Esa-Pekka Salonen est à la tête du Los Angeles Philharmonic, José van Dam est François, Dawn Upshaw, l’Ange, Ronald Hamilton, le Lépreux. À cette occasion, Sellars rompt avec l’esthétique plutôt traditionnelle de la création parisienne, introduisant notamment un double dansant de l’Ange. La production de Sellars est reprise en 1998, mais cette fois avec Kent Nagano à la direction et est alors enregistrée par Deutsche Grammophon, avec José van Dam et Dawn Upshaw.

Puis ce seront le retour à l’Opéra Bastille en 2004 (dans une production de Stanislas Nordey, avec Sylvain Cambreling à la direction), la production de Pierre Audi à Amsterdam en 2008 (filmée et publiée en DVD par Opus Arte), celle de Munich en 2011 (Hermann Nitsch à la mise en scène), puis celle de Genève en 2024 (Adel Abdessemed / Jonathan Nott).
2026 marque donc le grand retour à Salzbourg, dans la salle du Manège des rochers, de Saint François d’Assise pour une production en piste pour entrer dans la légende.
Il y avait une forme d’évidence à confier la mise en scène à l’Italien Romeo Castellucci, un artiste idoine pour s’inscrire dans une forme de mystère moderne et sublimer le cheminement d’un homme-saint. Et c’est un véritable enchantement dont le rythme, lent, suit le parcours de François et de ses comparses. Chaque image est illustrée élégamment, non sans quelques références à l’universalité du propos et à notre époque, non sans quelques coquetteries (le pain cuit en direct sur la scène), non sans un cri d’amour enthousiaste pour Messiaen (« Je t’aime Olivier, immense artiste » projeté en fond de scène), non sans une symbolique simple, mais efficace (cette couronne d’épines, cette jambe verte qui représente la progression de la lèpre). Les huit tableaux s’enchaînent avec une évidente fluidité et leur succession est d’une telle clarté que l’on en vient à de demander comment cette œuvre mystique pourrait être mieux illustrée. Le contraste entre la douceur du chant et la féminité de la magnifique Lauranne Oliva et la dureté de ses actes envers les Frères est saisissant ; l’épisode du lépreux est absolument émouvant. La poésie s’incarne dans ses ailes blanches d’ange qui tranchent avec le sang (du Christ ?) qui recouvre les robes des apôtres et avec la mort par dizaines d’oiseaux dans le mythique sixième tableau, un reflet de la violence faite aux animaux et de leur extinction dans notre société en lutte permanente contre la nature. Mais chez Castellucci en rencontre avec Messiaen, les animaux sont aussi loup (comme dans un épisode de la vie de François), paon ou moutons.

La lumière, l’une des grandes forces de Castellucci, est un vecteur puissant de l’action et de son esthétique, un lumière parfois blanche blafarde, parfois rouge, parfois réduite à un simple trait. Et la musique qui explose dans la fosse est aussi identifiée sur scene, par un simple violon car ce François-là, si pur, si humble, si proche de l’infinie bonté doit aussi être un artiste qui fusionne avec Messiaen, son apôtre d’art en quelque sorte…
La fin façon Castellucci est une apothéose éprouvante, car François doit mourir. Et un saint en devenir ne peut que mourir dans les souffrances. Il est d’abord violenté, avant que son corps ne soit abandonné, nu, en fond de scène. Mai si sa mort est enfin survenue, sa victoire symbolique est totale puisque le dernier tableau (que nous ne divulguerons pas) voit les nuages s’éclaircir et la nature reprendre sa place sur terre.
La force de Saint François d’Assise est la belle caractérisation des personnages par une thématique particulière ou par un chant d’oiseau. C’est le cas de L’Ange, accompagné du chant de la gérygone ; du chant de la capinera et de la mélodie confiée aux violons pour François, des thèmes de décision dans l’épisode du baiser au lépreux ou, plus tard, de joie, etc.
De toute évidence, le choix de Philippe Sly pour Saint François a avant tout répondu aux aptitudes physiques d’un baryton qui doit se faire acteur et assumer une mise en scène qui sollicite énormément les chanteurs et s’avère même éprouvante pour lui dans la dernière partie. Tout en saluant l’exceptionnel prestation de l’artiste, on reste tout de même plus réservé sur sa présence vocale, sa projection, et surtout sur sa diction.

Pour sa part, alors que le Lépreux est joué par un vieil homme que François va lentement laver (l’inverse se produira en miroir à la toute fin), Sean Panikkar se distingue superbement en lui prêtant son beau tempérament et sa chaude voix. Pour sa part, Lauranne Oliva est un Ange dont le jeu est aussi lumineux que le chant. Clair, intelligible, puissant, Léo Vermot-Desroches est un Frère Massée tout aussi remarquable. Et c’est un grand bonheur de retrouver le vétéran Willard White en Frère Bernard, toujours aussi élégant. Russell Braun (Frère Léon), Aaron-Casey Gould (Frère Élie), Marius Aron (Frère Sylvestre) et
Ivan Lyvch (Frère Rufin) complètent une distribution en tous points irréprochables dans son adhésion totale avec la mise en scène de Castellucci, à laquelle il faut ajouter la performance superlative du Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor (fort de son impressionnant effectif de 150 chanteurs et chanteuses). Enfin, il serait injuste d’oublier les danseurs (Erick Godoy, Ilaria Quaglia, Nicholas Sambou, Davide Troiani, Lisa Vilret, Sebastian Zamaro, Felix Chang, Antoine Effroy, Nikos Fragkou, Emanuele Ospelt, Davide Sportelli, Emile Wendt Brüder) qui prolongent la souplesse des corps à l’extrême, parfois jusqu’à l’insoutenable.

Maxime Pascal dirige avec une précision d’orfèvre le Wiener Philharmoniker, qui fait là une incursion étonnante dans un répertoire qui n’est naturellement pas le sien.
Tout y est déroulé avec puissance et justesse de l’atmosphère contemplative des débuts à la lumière qui s’installe progressivement, à la transformation harmonique du passage du Lépreux entre dégoût et baiser. Les sonorités aiguës, brillantes et légères de l’apparition de l’Ange sont magnifiquement rendues avec l’intervention des ondes Martenot (Nathalie Forget, Augustin Viard, Cecile Lartigau), du célesta et des cloches. Vient ensuite le moment fabuleux de « L’Ange musicien », probablement le sommet mystique et musical de l’opéra et véritable expérience spirituelle. S’ensuit le difficile « Prêche aux oiseaux » que le chef et l’orchestre maîtrisent parfaitement en dépit de l’extraordinaire difficulté posé par l’exubérance polyphonique d’une gigantesque volière musicale. La suite sera l’aboutissement de cette incontestable réussite orchestrale d’abord avec le retour à la grande intensité dramatique de la scène des « stigmates », puis avec la quasi-dissolution progressive dans la lumière de « La mort et la nouvelle vie ».
Il y eut 1983 ; il y eut 1992. Il y a désormais 2026 avec une distribution (incluant solistes, choristes et danseurs), une direction au cordeau par l’une des plus prestigieux orchestres au monde, une musique unique, hors-normes, et une traduction quasi picturale de la vie d’un Saint humaniste et inspirant, aux visées universelles qui nous interpellent aujourd’hui. Le renouvellement d’un chef d’œuvre donc ? On n’est pas loin de le dire…
Visuels : © SF/Monika Rittershaus