L’Opéra National du Rhin ouvrait sa saison avec Ariane à Naxos de Richard Strauss, dans une mise en scène de Myriam Marzouki. Une jeune distribution brillante et particulièrement adéquate, a donné à la représentation ce petit « plus » qui fait les soirées dont on se souvient !
La nouvelle directrice de l’Opéra National du Rhin, Chrysoline Dupont, qui succède à Alain Perroux à la tête de l’une des grandes formations lyriques de l’hexagone, avait déclaré dès sa prise de fonction, vouloir que l’opéra soit « un lieu d’audaces ». Elle souhaitait donner leur chance aux jeunes artistes. Ils ont répondu présents !
Ouvrir sa très intéressante première saison avec l’un des chefs d’œuvre du couple Strauss/Hofmannsthal, la célèbre Ariadne auf Naxos, ne manque pas de panache, incontestablement, surtout après quinze années d’absence sur les scènes de l’ONR.

Mais c’est aussi dans le choix de la metteure en scène Myriam Marzouki, dans celle de l’orchestre de Mulhouse et du jeune chef Christoph Koncz, et surtout d’une distribution au cordeau où chaque artiste est exactement à sa place dans les écritures vocales complexes de Strauss, que l’on apprécie tout particulièrement la qualité d’une soirée lyrique.
On le sait, Strauss s’interrogeait beaucoup sur les rapports entre le théâtre et la musique, et l’on peut considérer à l’instar de Christoph Koncz, que Elektra ou même Der Rosenkavalier restent marqués par l’aspect pièce de théâtre (écrites respectivement par Oscar Wilde et Hofmannsthal) mise en musique.
A contrario, pour Ariadne le travail précieux opéré entre le compositeur et son librettiste fétiche (qui le restera pour les cinq œuvres suivantes, marquant l’une des plus longues collaborations de l’histoire de l’art lyrique), conduit à une véritable osmose entre la poésie (non dénuée d’humour) de l’un et la composition orchestrale complexe et contrastée de l’autre.

Ariadne comporte deux parties très distinctes qui en font un opéra dans l’opéra. Tout d’abord un prologue qui montre la mise en place du projet d’un compositeur, malmené par les exigences d’un riche mécène invisible, traduites par un majordome aux ordres qui ne cesse d’accumuler les mauvaises nouvelles. En effet, le projet du compositeur, un opéra racontant les souffrances morales d’Ariadne abandonnée par Thésée dans une grotte de Naxos, devra être suivi, puis précédé puis entrelardé par un numéro de la commedia dell’arte assuré par Zerbinette et sa troupe, le tout pour permettre au clou du spectacle, le fameux feu d’artifice, de prendre toute sa place au cours de la soirée. Et l’on assistera en seconde partie à l’acte unique de l’oeuvre hybride ainsi imposée aux protagonistes contre leur gré.
La mise en scène, qui situe l’action au moment du coup d’état des colonels en 1967 en Grèce, est discutable mais esthétiquement irréprochable, proposant une direction d’acteurs de grande qualité et un ensemble dramatique cohérent.
Myriam Marzouki explique son choix par la période historique dramatique (1916- Première guerre mondiale) durant laquelle Strauss a composé son opéra.
Elle considère que les choix politiques postérieurs de Strauss (et ses ambiguités envers le régime nazi) trouvent leurs racines dans ce conflit, véritable « bouleversement européen et mondial ». Elle souligne : « le parcours de Strauss et l’histoire d’Ariadne, posent clairement la question de la relation entre l’artiste, les puissances de l’argent et le politique ». Et elle ajoute : « cette question m’intéresse, je cherche toujours la dimension historique et collective d’une pièce ». Création artistique et dictature sont au cour de son propos.

Le décor unique d’Alex Eales, enrichi des lumières de Fabrice Kebour, évoque donc sans équivoque, le soleil de la Méditerranée plutôt que Vienne, puisque l’action se déroule dans le grand salon/hall d’une villa chic dont les baies vitrées s’ouvrent sur la mer bleue et quelques bougainvilliers accrochés aux fenêtres tandis que les costumes de Laure Mahéo rappellent le style vestimentaire des jeunes gens de la fin des années 60 quand la mini-jupe, les cheveux longs et les grands sacs paniers faisaient fureur, tout comme le sirtaki, esquissé avec d’autres chorégraphies par les acteurs de la commedia dell’arte alors dirigés par Jean-François Kessler.

L’intervention brutale des militaires en uniforme, qui surgissent des coulisses par toutes les ouvertures de la paisible villa, intervient à l’issue du Prologue. L’acte se déroule dans le même lieu, fortement abimé cette fois et comme « désossé » à la suite de la prise de pouvoir des militaires qui emprisonnent les artistes et interdisent de nombreux ouvrages jugés subversifs.
L’opéra lui-même devient alors une parenthèse enchantée – malgré les destructions- dans la pénombre des baies vitrées aveuglées par une invasion des bougainvilliers, interrompu un bref instant par la beauté revenue de la Méditerranée en toile de fond façon décor d’opérette, durant le duo amoureux.
Le final annonce le retour aux tristes réalités politiques, avec brutale intervention des forces de l’ordre, détruisant tout sur leur passage et tabassant les artistes. Un texte affiché rappelle les événements d’alors, soulignant qu’à la même époque, l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar, vivent aussi sous dictatures.
On peut discuter du choix mais il faut reconnaître qu’il fonctionne plutôt bien, évoquant l’actualité bien sûr mais aussi, la précarité de l’art dépendant des désirs des pouvoirs en place, ce qui est incontestablement au coeur du sujet de Strauss.
C’est globalement très bien joué, on passe du rire aux larmes, de la joie à la tristesse, de la légèreté à l’émotion, bref, on suit le fil rouge d’Ariadne que l’intéressée sort régulièrement d’une mallette.
J’ai beaucoup aimé l’Orchestre national de Mulhouse, réduit comme il se doit à une quarantaine de musiciens, et la direction chambriste de Christoph Koncz, pour le Prologue, capable de donner l’impression d’une formation luxuriante lors de l’acte (toujours comme il se doit…). « Cette concentration de l’effectif favorise la recherche de couleurs solistes et l’individualisation des timbres sans interdire, grâce à l’extraordinaire maitrise orchestrale de Strauss, la puissance symphonique. »

Le jeune et brillant chef d’orchestre avoue être un familier de ce répertoire, ayant eu la chance d’être à l’attaque des seconds violons, lors d’un Ariadne dirigé par… Kiril Petrenko alors lui-même tout jeune chef, avec Edita Gruberova dans le rôle de Zerbinetta.
Il insiste sur le rapport entre théâtre et musique notamment dans le prologue en ces termes : « son écriture repose largement sur le parlando, le recitativo, mais certains passages quittent brusquement ce régime de paroles pour accéder au lyrisme ». Ce choix typiquement straussien que l’on retrouve dans d’autres de ses œuvres (on pense à Capriccio) est illustré par les écritures vocales de deux rôles du Prologue, celui du majordome qui déclame et celui du maitre de musique qui oscille entre les deux styles.
On citera en particulier pour illustrer son propos, le splendide duo Compositeur Zerbinette, que l’on peut apparenter du fait de la tonalité choisie par Strauss, à une double déclaration d’amour.
Mais l’essentiel réside dans l’excellence de la distribution, quasi idéale dans une salle à l’italienne de taille modeste comme celle de Strasbourg, avec un petit orchestre qui laisse libres les voix sans jamais les obliger à forcer.
Chaque interprète a exactement la tessiture du rôle et il faut saluer la qualité d’un tel choix, qui respecte l’écriture vocale plutôt que de rechercher le vedettariat à tout prix. Nous avons énormément apprécié ce savoir-faire dont nous tenions à souligner l’originalité et la qualité. Ils et elles sont jeunes, talentueux, souvent issus de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin, ou, pour d’autres, fidèles de tel ou tel Ensemble des maisons d’outre-Rhin, formant une très belle équipe à l’équilibre parfait.
La soprano dramatique Eugénie Joneau en Primadonna/Ariadne, est une magnifique découverte, voix large, puissante, aigus souverains, nuances émouvantes, jeu de scène parfait, tout est maitrisé dans cette admirable prise de rôle.

Mais nous avons également un superbe compositeur de Dorottya Lang, à la voix assez grave, contrastant parfaitement avec celle de l’impressionnante colorature Julie Roset en Zerbinette. Leur duo à la fin du Prologue un très grand moment d’émotion même si, évidemment, c’est dans l’air virtuose célèbre « Großmächtige Prinzessin », magistralement interprété hier soir que Julie Roset s’attire la seule tempête d’applaudissements en cours de spectacle, largement méritée !
En ténor/Bacchus, le ténor dramatique AJ Glueckert (que nous avons eu l’occasion d’entendre très souvent à Francfort, son port d’attache) est, à son habitude, percutant, brillant, émouvant et capable de beaucoup de nuances malgré le caractère abrupt de son rôle.
Mais c’est l’ensemble de l’équipe qui se montre à la hauteur des enjeux.
On citera donc les belles performances du Maître de musique, le baryton Jochen Kupfer, un peu bousculé dans sa première tirade mais qui offre ensuite une prestation d’une grande stabilité vocale malgré les exercices complexes de son rôle, mais aussi les déclamations très naturelles du Majordome du comédien Christian Heller.
Le maitre de ballet du ténor français Lucas Pauchet (encore un nom à retenir), outre une grande présence physique sur scène, offre une solide prestation vocale, véritable meneur de ses quatre comparses, le baryton James Newby en Arlequin, les ténors Aleksandre Khukhushvili en Scaramouche et Arwen Tanguy en Brighella, la basse Antoine Foulon en Truffaldino.
Enfin, les trois naïades sont des soubrettes de « musical », qui évoluent en rythme dès le prologue et chantent leurs parties avec style et talent, lors de l’acte, très en phase les unes avec les autres, la mezzo Lucy Evans en Dryade et les sopranos Jessica Hopkins et Naïma Wanshe en Écho et Naïade.
La salle était bien remplie d’un public de connaisseurs qui a manifestement beaucoup apprécié la beauté et la qualité de cette ouverture prometteuse de saison. Ariane à Naxos sera encore donné jusqu’au 8 novembre à Strasbourg, puis les 20 et 22 novembre à Mulhouse, le 29 novembre à Colmar.
Visuels © Klara Beck