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Un « Barbier de séville » chaotique, politique et réjouissant à Macerata

par Paul Fourier
04.08.2026

Si l’on a parfois un de mal à s’y retrouver dans la débauche de gags et de références, le spectacle, hautement réjouissant, s’appuie sur une distribution jeune, mais de tout premier choix.

Depuis (entre autres) une certaine Traviata influenceuse à l’Opéra de Parisune certaine Traviata influenceuse à l’Opéra de Paris, on s’est habitué à ce que l’art de l’opéra aille explorer les travers numériques et la gloire fugace des réseaux sociaux et autres télé-réalités. C’est l’angle qu’avait choisi pour l’inauguration à Macerata en 2022 de cette production du Barbiere di Siviglia, le metteur en scène Daniele Menghini et son équipe qui avait précédemment reçu, en 2020, le prix du concours international de mise en scène, décors et costumes pour les artistes de moins de 35 ans (en collaboration avec Opera Europa et le Rossini Opera Festival). Créditons donc Davide Signorini (décors), Nika Campisi pour les costumes extravagants, Simone De Angelis (lumières), Stefano Teodori (vidéos) pour cette franche réussite. Signalons, au passage, que Daniele Menghini est connu du public parisien pour avoir mis en scène l’opéra participatif Une Cenerentola au Théâtre des Champs-Élysées.

Nous voilà donc propulsés dans un univers de télévision où chaque protagoniste est occupé à faire prospérer sa petite affaire. Figaro élabore des rencontres amoureuses dans son émission F*cktotum ; Rosina, est la vedette d’un feuilleton « façon XVIIIe siècle » intitulé L’inutil precauzione, mais se retrouve séquestrée dans sa loge par Bartolo, son producteur qui a des vues pas des plus honnêtes sur la donzelle. Enfin Basilio, dans sa « calunnia » s’amuse à détruire les couples fraîchement réunies. Quant à Almaviva, il est un homme politique puissant, probablement véreux, qui grenouille dans ce milieu artificiel, non sans entretenir des relations suspectes avec les forces de l’ordre. Enfin, un joli personnage, un Arlequin qui semble représenter l’ancien temps – celui où la culture avant encore droit de citer – erre dans ce fatras et s’épouvante de la débauche de la vulgarité devenue une norme qui explique bien des choses de notre société d’aujourd’hui. 

Malgré cette transportation médiatico-temporelle, l’intrigue globale est plus ou moins respectée, si ce n’est qu’à la fin Rosina enverra paître Almaviva pour fuir loin de ce monde pourri en compagnie d’Arlequin. Et l’on doit avouer que Daniele Menghini et son équipe s’en donnent à cœur joie pour se jouer de Rossini sans le dénaturer. On citera, par exemple, ce conte paraissant fort à propos en hippie alors qu’il chante… « pace et gioa ».

Mais, au-delà, dans le contexte d’une Italie dont un tournant politique notable et populiste s’est d’abord incarné en Berlusconi et son empire médiatique, le spectacle épingle les relations adultères de pouvoir et l’abêtissement généralisé porté par certaines chaînes de télévision et multiplié par les réseaux sociaux. Tout est minutieusement passé à la moulinette et ce jeu de massacre burlesque mené à cent à l’heure, avec ses trottinettes, voitures, tablettes ou lapin géant, s’il est parfois un peu difficile à suivre avec sa débauche, n’en est pas moins hautement réjouissant. L’on se plaît même à croire que l’agitation observée sur scène est aussi un peu le reflet d’un public italien que l’on constate de plus en plus indiscipliné. Et dans la quasi scène de folie de fin de l’acte II, il y a quelque chose de jubilatoire de constater que ce ne sont pas les protagonistes principaux qui sont saisis de spasmes mais les techniciens qui les entourent ; une façon de montrer que ce ne sont pas les acteurs de la comédie médiatique qui sont les victimes de la bêtise qu’ils vendent, mais bien leur public.

Rossini porté par une distribution énergique et virevoltante 

Réjouissant donc le spectacle l’est aussi par la qualité de la distribution brillante, essentiellement italienne (ce qui démontre une fois de plus l’extraordinaire vivier d’artistes lyriques existant chez nos voisins transalpins) et dont la jeunesse et la vivacité s’épanouissent dans le jeu de scène éprouvant qui est exigé d’eux. Ils sont accompagné.e.s par le FORM-Orchestra Filarmonica Marchigiana dirigé avec tout l’entrain et la brillance rossiniennes par Gianluca Martinenghi et bénéficient du professionnalisme du Coro Lirico Marchigiano « Vincenzo Bellini »Coro Lirico Marchigiano « Vincenzo Bellini » (direction : Christian Starinieri).

Et hormis Riccardo Fassi dont le mordant est un peu insuffisant en Don Basilio, chacun apporte brillamment sa pièce à l’édifice. En Conte d’Almaviva, Ruzil Gatin fait preuve de la virtuosité nécessaire allant jusqu’à un « Cessa di piu resistere » plus qu’honorable. Le Don Bartolo de Marco Filippo Romano s’appuie sur son beau timbre tout comme sur sa maîtrise de l’élocution syllabique exigée par le compositeur dans « A un dottor della mia sorte ». En Rosina, Raffaella Lupinacci est exemplaire de style dans son « Una voce poco fa », ainsi que dans « Contro un cor che accende amore » et dans les duos qui suivent. Le Figaro de Grisha Martirosyan savonne certes parfois un peu ses vocalises, mais n’en est pas moins irrésistible. Tout comme la Berta de Giulia Mazzola qui allie la vulgarité de son personnage à son (seul) air parfaitement interprété. Cette belle distribution est également complétée avantageusement par Valerio Morelli (Fiorello), Marco Cauderam (Ambrogio) et Davide Filipponi.

Ainsi, à la sortie de le représentation, l’on se satisfait que la vitalité d’une jeune équipe réussisse intelligemment à réinventer, à sa façon, la veine comique du Barbier de Séville (1816). Eh oui ! L’art de Rossini est intemporel et il semblerait que ce ne soit pas l’abêtissement généralisée de notre époque qui en viendra à bout.

Visuels : © Macerata Opera Festival 2026