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17.09.2026 → 26.09.2026

Genève : « La tempête » électrisante de Frank Martin

par Helene Adam
21.09.2026

Quasiment inconnu, cet opéra, adaptation de la célèbre pièce de Shakespeare, bénéficie d’une distribution éblouissante, d’une mise en scène intelligente de Netia Jones et d’une direction musicale particulièrement dynamique de Thierry Fischer. Une réhabilitation pour le compositeur genevois dont on (re)découvre l’œuvre avec curiosité et intérêt !

Une œuvre atypique à découvrir

« Je n’ai pas voulu faire un opéra de cette Tempête ni songé à tirer un libretto du thème de cette pièce » avait déclaré Frank Martin lors de la présentation de son œuvre. Et le fait est que le résultat est parfois déroutant si l’on s’en tient aux références du genre, y compris celles qui président aux grandes œuvres contemporaines du vingtième siècle comme le Peter Grimes de Benjamin Britten composé une dizaine d’années avant cette Tempête (« der Sturm » dans son titre original).

Genève nous propose la version française pour laquelle Frank Martin avait revu sa copie, s’attachant à moduler sa musique pour se plier aux spécificités d’une prosodie très différente de son original en allemand. Ce n’est qu’en avril 1967 que la version française avait vu le jour, la traduction étant assurée par la sœur du compositeur, Pauline Martin, et fut créée précisément au Grand Théâtre de Genève, la nouvelle production de Netia Jones rendant hommage à cette première.

Et c’est peut-être en se livrant à une comparaison des deux versions, en écoutant notamment l’enregistrement d’une version live, chez Hyperion, sous la direction de Thierry Fischer,  ou les quelques passages importants pour lesquels Dietrich Fischer-Dieskau nous a laissé un très bel album, que l’on perçoit mieux le genre musical de Franck Martin.

Rappelons que le compositeur suisse écrivit lui-même le livret à partir de la version allemande de The Tempest de Shakespeare traduite par August Wilhelm Schlegel.

Le compositeur s’attache en effet à illustrer les paroles fortes de la dernière pièce de Shakespeare, qu’il suit au plus près sans s’éloigner durablement du fil de ce récit fantastique et édifiant, en pratiquant quelques coupures secondaires, mais en gardant l’ensemble des contrastes entre les scènes et les personnages : violence de la scène de tempête sur le navire royal, trivialité des marins confrontés à la perdition de leur outil de travail, obsessions de revanche d’un Prospero déchu, mais qui a trouvé un nouveau pouvoir dans la science mâtinée de magie, romantisme des deux jeunes gens – Miranda et Fernando – que le destin réunit, truculence comique du duo Stephano/Trinculo lors de sa rencontre avec l’abominable Caliban, beauté et grâce de l’esprit de l’air, Ariel, dont les interventions (parlées) sont doublées par des chœurs en coulisse.

Les variations de la musique de Martin s’enroulent littéralement autour du texte chanté comme parlé, le compositeur privilégiant nettement le récit aux effets sonores. Et l’on est incontestablement séduit par chacune des parties de ce tout. Ainsi dès l’ouverture nous sommes submergés par cette tempête tumultueuse qui résonne à nos oreilles, bouleversant les sens et où rien ne manque du mouvement des vagues aux fracas du vent et de la pluie sur les flots déchainés. Franck Martin choisit soudainement cet air âpre de violoncelle solo qui soutient le récit dramatique de Prospero narrant ses mésaventures, des thèmes de jazz pour illustrer les divagations du trio pris de boisson, des airs conquérants de chasse pour les scènes où Prospero semble tenir sa vengeance, des mélodies presque suaves pour la révélation de l’amour.

L’ancien et le moderne se heurtent régulièrement, quelques sonorités et tempi baroques se mêlant à un style s’apparentant plutôt à Kurt Weill. La recherche semble infinie, mais malheureusement, manque un peu de corps et de logique dans son désir de ne pas gêner le texte. Dans l’entretien que l’on trouve dans le programme très documenté des représentations, le directeur musical Thierry Fischer commente d’ailleurs ce style singulier en ces termes : « La Tempête est probablement une des œuvres qui illustrent le mieux son indépendance (…) On pourrait presque la décrire comme un immense récitatif (…) tout est tourné vers le récit et vers le développement de l’action » (Propos recueillis par Sabryna Pierre, août 2026).

Malgré ces réserves qui ne retirent rien au plaisir de la découverte sur scène de cette version française, aux textes parlés ciselés et fort bien écrits, on admire l’originalité d’une œuvre qu’il faut saisir dans son ensemble.

La mise en scène inspirée de Netia Jones

Alain Perroux, pour son premier mandat à la tête du Grand Théâtre de Genève, s’est lancé dans cet audacieux pari qui lui tenait manifestement à cœur et en a assuré une réalisation en tous points parfaite.

Le théâtre lui-même étant en travaux, la saison s’ouvre dans cet étonnant « Bâtiment des forces motrices » ancienne usine hydraulique, installée sur le Rhône tel un ilot à la gloire de la science et des techniques de la fin du dix-neuvième siècle et du vingtième siècle, désormais désaffectée, mais où trônent encore turbines et autres instruments de cette belle ambition de transformations de la puissance des flots en énergie électrique.

Çà et là on marche sur l’ancien et robuste plancher qui soutenait les énormes machines. L’on garde également une vision d’ensemble de l’intérieur du bâtiment de style Beaux-Arts, constitué d’immenses espaces qu’aucun mur ne vient couper alors que le toit est soutenu par une charpente métallique. La salle de spectacle est nichée au cœur de cet immense complexe de béton, de briques et de fer où l’acoustique est bonne malgré une partition qui mêle voix et instruments naturels à de nombreux effets sonorisés avec bonheur.

Dans la vision intelligente et fort esthétique de la metteuse en scène Netia Jones (Ercole Amante d’Antonia Bembo à Bastille, les Noces de Figaro à Garnier), l’utilisation des caractéristiques très particulières du lieu, est l’un des atouts en forme de clin d’œil très réussi.

Prospero plus « scientiste » que magicien, sorte de savant fou à blouse et chevelure blanches, obsédé par ses inventions, a changé son île en vaste laboratoire du futur et fabrique la fée électricité dont il étudie toutes les immenses possibilités de transformation et qui produit les apparitions d’Ariel dans un bruissement d’ondes du plus bel effet.

Le décor plaisant et fonctionnel, conçu par Netia Jones, est formé d’un monumental échafaudage tournant permettant la représentation successive des lieux.

Le jeu d’éclairage de Malcolm Rippeth vient renforcer les contrastes du style de musique et du passage d’un tableau à l’autre, en utilisant des intensités et surtout des couleurs différentes très évocatrices (non sans humour d’ailleurs quand le verdâtre illustre les apparitions de l’abominable et dégoûtant Caliban qui, au lieu de tas de bois, porte des barils de fioul).

Le final (musicalement un peu longuet) est éclairé d’une lumière blanche éblouissante qui rappelle le costume immaculé du « pur » Fernando à la haute silhouette élégante contrastant avec la petite taille et la vivacité de Miranda. L’utilisation habile de la vidéo permet de projeter des images en rapport avec les scènes et de permettre l’étrange apparition d’Ariel sur les énormes boules de l’installation électrique fantaisiste du « savant fou ».

Seule l’ouverture et les premiers échanges de la scène 1, échappent à cette scénographie qui symbolise l’île. On est alors encore sur le navire en perdition, rideau baissé troué de trois hublots, au travers desquels apparaissent les personnages du Bossman et de son équipage tandis que sont projetées des images d’océan déchainés sous la fureur des éclairs.

Une distribution éblouissante sous la direction de Thierry Fischer

Pour cette véritable renaissance en hommage à l’enfant du pays, Alain Perroux a également choisi un chef d’orchestre, musicologue, spécialiste de Franck Martin, Thierry Fischer, qui excelle dans la capacité à diriger un ensemble fort complexe de chanteurs solistes, d’orchestre (y compris une formation chambriste avec clavecin  qui joue à l’arrière de la scène), des ensembles en coulisse, respectant les couleurs bien spécifiques de l’œuvre et la valorisant dans tous ses aspects.

L’orchestre de la Suisse Romande nous offre également une très belle prestation sous sa baguette, comme d’ailleurs les chœurs du Grand Théâtre préparés par Mark Biggins.

Mais c’est la distribution qui appelle en premier lieu tous les éloges : vocalement et scéniquement parfaits, nos chanteurs-acteurs nous offrent en plus une diction claire en chantant comme en prononçant les textes parlés, une projection totalement adaptée aux spécificités du lieu, une articulation entre véritable chant et sorte de sprechgesang propre à la partition, un respect total des complexes aspects de la musique contemporaine et une belle entente d’équipe !

On citera bien sûr tout d’abord la magnifique prestation de Stéphane Degout, dont la belle diction et l’aisance dans le répertoire contemporain, ne sont plus à démontrer et qui nous livre là encore, une incarnation fort réussie du magicien à la tête de son laboratoire et maitre du merveilleux Ariel.

L’esprit de l’air est incarné par le jeune danseur-acteur Joseph Chosson dont l’apparition gracile, leste, romantique et électrique s’est taillé un immense succès aux saluts.

Julien Dran donne une lecture fort élégante de son Ferdinand en jeune homme tombé amoureux dès l’apparition de Miranda et prêt à tous les sacrifices pour la conquérir. Son ténor est valeureux jusque dans les aigus avec ce timbre chaleureux et subtil qu’on lui connait et qui lui ouvre de plus en plus de portes de grandes scènes ce dont nous nous réjouissons (il sera Faust les 29 octobre et 5 novembre prochains à la Scala de Milan).

Sa haute silhouette calme, toute vêtue de blanc, contraste avec la vive et délurée Miranda de Catherine Trottmann, dont le soprano est parfois un peu acide, mais qui se déchaine sur scène avec beaucoup de talent, rendant attachant son personnage qui découvre la vérité qui lui a été cachée si longtemps en même temps que l’amour.

Les nombreux autres rôles, récurrents et pas si secondaires que cela, permettent de réunir beaucoup de talents, certains déjà très connus, d’autres moins. On citera l’incontournable basse Edwin Crossley-Mercer en Sébastien qui allie cette belle voix sombre et ductile à une diction absolument irréprochable, Alex Rosen également basse, qui prête sa voix de stentor à un très « beau » Caliban dont la noirceur est sans limite, le duo comique formé par le Stephano du baryton Christophe Gay et du ténor François Rougier, tous deux ajoutant à leurs talents de chanteur, une vis comica irrésistible.

Les barytons Nicolas Cavallier en Alonso et Christian Immler en Gonzalo livrent également de très beaux passages tout comme le ténor Glen Cinningham en Adrien.

Et l’on n’oubliera pas malgré un petit emploi, la belle prestation du ténor Léo Vermot-Desroches en Antonio dont les occasions de briller sont assez brèves, mais remarquées !

L’on espère pour cette belle équipe une réussite totale des représentations commencées sous de bien beaux auspices de qualité et d’enthousiasme, récompense méritée pour les audaces d’une programmation dont nous ne pouvons que nous féliciter en remerciant la direction du Grand Théâtre de Genève.

Pour approfondir, à lire aussi dans Cult : « L’Avant-Scène Opéra nous présente le très rare « Der Sturm » (La tempête) de Frank Martin ».

Grand Théâtre de Genève, Bâtiment des forces motrices

La Tempête, réservations

Visuels : Crédits (c) Carole Parodi