Bien accompagnés par l’orchestre et le chœur, les deux artistes ont fait briller, sans aucune faille, l’écriture ardue des deux rôles principaux, dans une mise en scène efficace épurée et principalement basée sur la vidéo.
Outre le Festival Rossini de Pesaro, il existe, dans la région des Marches italiennes, une autre manifestation lyrique peut-être un peu moins ambitieuse, mais non moins professionnelle. Le lieu est unique en son genre. Construit en 1829, le Sferisterio est une imposante arène mesurant 90 mètres sur 36, entourée de 56 colonnes et d’un grand mur de 18 mètres de haut et de près de 90 mètres de long. Avec sa forme plus ou moins ovale, son « parterre », son « paradis » sous les étoiles qui offre une splendide vue panoramique sur les collines environnantes et le centre historique, il bénéficie, précisons-le, d’un confort satisfaisant et d’une très belle acoustique pour un lieu de représentation d’opéras en plein air.
Financé par un consortium privé de riches familles de Macerata, le Sferisterio a été construit pour accueillir le jeu « pallone col bracciale » – un jeu très en vogue au XIXe siècle. La construction a commencé en 1820 sous la supervision de l’ingénieur municipal Salvatore Innocenzi et s’est poursuivie selon les plans de l’architecte Irene Aleandri. Conçu comme un nouvel espace public ouvert à la population, il pouvait recevoir plus de 8 000 spectateurs. Il est considéré aujourd’hui comme l’une des réalisations les plus importantes du néoclassicisme européen tardif, une expression du purisme stylistique inspiré par l’architecture classique et de la Renaissance, en particulier l’œuvre d’Andrea Palladio.

Du XVIe au XIXe siècle, le jeu de « pallone col bracciale », originaire de la Grèce antique, était l’un des sports les plus appréciés d’Italie, et est même finalement devenu un sport national. Les règles et les dimensions du terrain furent établies en 1555 : une arène rectangulaire de 80 à 100 mètres de long et de 14 à 20 mètres de large, avec un mur de rebond appelé « battipalla » et un filet central. Deux équipes de trois joueurs s’affrontaient et renvoyaient la balle du côté de l’adversaire à l’aide d’une raquette en bois porté sur le bras. Le système de notation était similaire à celui du tennis, et un match se composait de trois séries appelées « trampolini ».
Le « Gioco del pallone » était joué dans les zones urbaines, souvent près des murs de la ville qui servaient de « battipalla », ou dans des bâtiments construits pour l’occasion, les Sferisteri. Entre 1814 et 1895, 184 terrains de jeux urbains dédiés et 6 Sferisteri ont été documentés en Italie. Ils étaient principalement concentrés dans le centre de l’Italie, tel le Sferisterio delle Quattro Fontane à Rome et le Sferisterio à Macerata. Leur déclin est venu à la fin du XIXe siècle avec l’essor des nouveaux sports britanniques. Beaucoup ont été démolis ou transformés en théâtres, et seuls quelques exemples sont encore debout aujourd’hui. Le sport est lui toujours pratiqué dans certaines régions des Marches et de l’Émilie-Romagne, ce qui perpétue cette tradition séculaire.
Macerata a, heureusement, a conservé cette splendide pièce de patrimoine. En 1921, grâce à l’initiative du comte Pier Alberto Conti, le Sferisterio a été converti en un lieu d’opéra avec une première mise en scène d’Aida. Conti fait alors appel aux mêmes ouvriers et techniciens qualifiés qui avaient œuvré sur la production de l’opéra à Vérone en 1913, assurant ainsi une mise en scène de grande qualité. Environ 1 500 personnes travaillèrent alors pour transformer l’Arène en un Memphis égyptien évocateur, avec des décors monumentaux qui comprenaient une statue géante d’Osiris créée par Emilio Lazzaro, des palmiers, des chameaux et des éléphants. Pour l’orchestre, 120 musiciens de La Scala à Milan furent engagés. Le succès fut à la hauteur de l’évènement avec 18 représentations et environ 70 000 spectateurs. Dès lors, la combinaison d’une visibilité parfaite et d’une acoustique exceptionnelle a établi le Sferisterio comme un point important de la vie culturelle et musicale de la ville.

Depuis 1921, le Sferisterio de Macerata a accueilli certaines des plus grandes stars de l’opéra et de la danse, et est devenu un point de repère national et international clé. Après la renaissance de la saison d’opéra en 1967, le Sferisterio s’est ensuite transformé en festival en 2006. Au-delà de l’opéra, la scène abrite aussi des concerts et des festivals de divers genres – de la musique classique au jazz, en passant par le rock et le folk.
Cette année, le MOF (Macerata Opera Festival) donne 3 opéras, Il Trovatore, une reprise du Barbiere di Siviglia, et donc ce Nabucco, auxquels il faut ajouter une séance dédiée à Carmina Burana le 7 août.
En ce qui concerne le Nabucco, il bénéficiait de la présence de deux (encore) jeunes artistes dont le talent n’est désormais plus à prouver. De l’une, Anastasia Bartoli, nous avons déjà chanté les louanges à l’occasion de ses extraordinaires prestations rossiniennes à Pesaro dans Eduardo e Cristina (2023), Ermione (2024) et Zelmira (2025). Ariunbaatar Ganbaatar qui interprète le rôle-titre avait lui fait une arrivée retentissante en France, à la Philharmonie de Paris, en décembre 2024 dans le rôle de Giorgio Germont dans La Traviata (version 1853), avant de briller à Lyon puis à Orange en Don Carlo di Vargas dans La forza del destino.

L’entrée en matière fracassante d’Anastasia Bartoli à l’acte I, avec ses aigus tranchants, est un peu entachée par un vibrato qui, heureusement, va s’estomper assez vite. Mais c’est bien sûr, dans le grand air du début de l’acte II, véritable morceau de bravoure que l’on juge une grande Abigaille. Et celle-ci se lance dans le récitatif « Ben io t’invenni… » avec une voix d’airain, assurant au mieux le terrible saut de registre de la fin. Le cantabile « Anch’io dischiuso un giorno » est d’une très belle sensibilité. Mais, comme on s’y attend, c’est ce qui suit qui va immédiatement nous rappeler à quelle chanteuse hors-norme nous avons affaire. Usant de son extraordinaire maîtrise du bel canto, enchainant aigus dardés, trilles et vocalises tout en puissance, elle s’engage dans une cabalette « Salgo già del trono aurato » stupéfiante, comme on l’a rarement entendue. Elle va ensuite nous offrir un festival combinant une présence dramatique intense et une voix jamais prise en défaut dans les difficultés du rôle. Dans le grand duo entre Abigaïl et Nabucco à l’acte duo « Donna, chi sei? » elle arbore une puissance dramatique et une aisance vocale absolue. Si l’on doit recenser un problème dans l’interprétation de la Bartoli ce serait, néanmoins, ses limites à faire transparaître la sensibilité (chez un personnage qui, reconnaissons-le, n’en possède pas beaucoup) ce qui se ressent dans l’air final de l’opéra « Su me… morente… esanime » où elle peine à faire naître l’émotion.

Pour sa part, Ariunbaatar Ganbaatar s’impose désormais comme un nouveau Nabucco de référence. La grande scène de l’acte II « Chi mi toglie il regio scettro? » lorsque celui-ci se proclame non seulement roi mais aussi dieu puis est frappé par la foudre montre déjà une appropriation parfaite avec le personnage. Le duo « Donna, chi sei? » (« Femme, qui es-tu ? ») interprété par les deux grands artistes en phase sur le plateau correspond bien à l’un de ces affrontements dramatiques géniaux que Verdi a écrits. La performance atteint son sommet avec le grand air « Dio di Giuda! » à l’Acte IV dans lequel ce Nabucco qui retrouve sa lucidité adresse une prière au Dieu des Hébreux montre une ligne de chant noble et ample et une véritable progression émotionnelle. Le legato et les nuances sont parfaits, la déclamation magnifique, les graves aussi solides que les aigus francs. La cabalette « O prodi miei, seguitemi » qui suit confirme, par ailleurs, la grande souplesse de la voix du baryton mongol.
À leurs côtés se trouvaient Alberto Comes qui s’est avéré un Zaccaria bien chantant une fois passée une entrée en scène vocale un peu instable. Nous n’insisterons pas outre mesure sur le Ismaele monolithique et loin d’être exceptionnel d’Alessandro Scotto di Luzio et surtout, comme nous n’aimons pas tirer sur une ambulance, sur la Fenena très pénible de Laura Verrecchia.
Quant à la mise en scène de Paul-Émile Fourny, elle a avantageusement exploité au mieux le « battipalla », ce fameux mur imposant qui offre bien des possibilités, notamment en matière de projections, très présentes ici, mais globalement en parfaite adéquation avec cette histoire linéaire. Le mur était, par ailleurs, rehaussé par des éléments de décors, des gros rochers mobiles servant tantôt de promontoires tantôt ou de cachettes aux protagonistes. Tout cela est efficace et s’accorde parfaitement aux caractéristiques du lieu.

L’opéra de jeunesse de Verdi – et celui qui lui offrit son premier triomphe en 1842 – exige un chœur de qualité (sollicité de nombreuses fois durant l’opéra), un chef et un orchestre de haute tenue. Ce fut carton plein de ce côté-là. À la tête du FORM-Orchestra Filarmonica Marchigiana, Fabrizio Maria Carminati, a brillamment mêlé spectaculaire (notamment dans la scène de groupe de l’acte I) et intimisme. Quant au Coro Lirico Marchigiano « Vincenzo Bellini » (dirigé par Christian Starinieri) extrêmement bien réglé, il a offert des pages magnifiques et le célèbre « Va pensiero » a été, comme attendu, très émouvant.
C’est donc grâce à cet orchestre, à ce chœur et à la présence de deux artistes parfaitement à leur place dans les rôles éprouvants d’Abigaille et de Nabucco que cette nouvelle production marque, une fois de plus, la qualité d’ensemble du Macerata Opera Festival, un Festival que l’on ne peut que conseiller aux mélomanes s’ils souhaitent, de surcroît, profiter de la riche et passionnante région des Marches.
Visuels : © Macerata Opera Festival 2026