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Soirée de rêve avec « Adrienne Lecouvreur » à Vienne

par Paul Fourier
15.09.2026

L’Opéra de Vienne remet à l’affiche l’opéra de Cilea dans la mise en scène de David Mc Vicar. Ermonela Jaho, Elīna Garanča et Marco Armiliato nous ont sorti le grand jeu !

Créée en 2012, la production de David Mc Vicar de l’opéra de Cilea est devenue depuis un classique ; si classique qu’elle a occupé toutes les grandes scènes cette dernière décennie (Londres, New York, Barcelone, Paris, Vienne…) et que ceux qui l’ont suivie… finiraient presque par s’en lasser. Néanmoins, son traitement élégant du livret dans un premier degré absolu en a fait une référence en termes d’esthétique, de lisibilité et de direction d’acteurs. Importée à Vienne en 2014, on y a vu Angela Gheorghiu et Anna Netrebko dans le rôle d’Adrienne ; Ermonela Jaho y revient aujourd’hui après avoir incarné le rôle en 2021.

 

La mise en scène donc est littérale, conçue dans un esprit de théâtre de tréteaux. Au premier acte, alors que nous sommes à la Comédie-Française, un buste de Molière trône au milieu de la scène. De détail de ce type à la perfection des décors et costumes dans ce monde de très beau carton-pâte, David Mc Vicar joue habilement de l’art de la représentation et de sa confusion avec la vie réelle. Il sait montrer la dualité des personnages, tantôt spectateurs et acteurs à l’acte III, tantôt renvoyés vers la coulisse souvent pour y souffrir. Même le palais du Prince prend des allures de scène avec sa cachette côté cour où va se réfugier la Princesse acculée. L’on n’est donc pas surpris lorsque, en lieu et en place d’Adrienne, Maurizio et Michonnet, les derniers personnages à évoluer sur scène sont les comédiens de la troupe venant saluer à l’issue de cette « tragédie de la vie d’une artiste ».

Adrienne Lecouvreur exige des grands chanteurs, mais tout autant un grand orchestre et un grand chef. L’Orchestre du Wiener Staatsoper a la chance, pour cette reprise, d’être dirigé par Marco Armiliato et c’est l’occasion, outre une maîtrise absolue de cette partition que le chef connait parfaitement, de dérouler un tapis musical somptueux dans lequel se détachent les différents pupitres et notamment, ces cordes parmi les meilleures au monde. Chaque moment est un pur bonheur, la rythmique est à tout moment idéale, les moments de tension explosent, mais sans brutalité.

 

Assister à cet opéra, c’est faire un saut à la Comédie-Française au début du XVIIIe siècle et se souvenir qu’Adrienne Lecouvreur était une actrice très connue dont la vie fut romancée dans une pièce d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé. Elle entra finalement dans la légende par l’interprétation qu’en fit la mythique Sarah Bernhardt. À l’époque déjà, une tragédienne en incarnait une autre.

Ermonela Jaho au sommet de son art

Précisément, l’on sait que la force de Jaho est d’immortaliser avec passion les grandes héroïnes d’opéra dans leur versant tragique, comme en témoignent par le passé ses Traviata, ses Butterfly. Et quelle voix ! Certes, l’assise dans le grave n’a jamais été son point fort, mais son extraordinaire technique permet d’en faire abstraction. À l’inverse, ses aigus, parfaitement timbrés et projetés, assurent une présence idéale aux moments clés de l’histoire.

Ce soir, c’est la rigueur absolue qui a d’abord conduit la soprano à nous offrir un premier air « Io son l’umile ancella » somptueux, avec une partie parlée bien placée et de magnifiques longues notes filées. Puis plus tard, un émouvant « poveri fiori ».

Dans l’interview qu’elle nous avait consacré en 2020, elle plaisantait sur le fait qu’on la qualifie parfois de « drama queen ». Drama queen ? Cela paraît tout à fait compatible avec Adrienne, la tragédienne telle que l’on peut se l’imaginer avec ses gestes appuyés des siècles passés. Et, en effet, sans jamais se départir de la justesse du jeu, Jaho s’en donne là à cœur joie, au moment de l’affrontement avec la Princesse alors qu’elle convoque sa voix rageuse ; au moment du monologue de Phèdre, même si ce moment manque un peu de projection ; et lorsque ayant inhalé les parfums mortels, après avoir coloré son « Melpomene son io » d’accents de folie pure, elle s’autorise à prononcer ses toutes dernières phrases dans un filet de voix, dans un impalpable mezza voce dont pourtant tout le monde pouvait profiter dans la salle et auquel répondront ensuite les violons de l’orchestre.

Il n’y avait alors, une fois encore, aucun doute qu’avec Ermonela Jaho, les héroïnes sont toujours en de bonnes mains à l’heure de souffrir et de trépasser ! L’ovation reçue en fin de représentation a salué cette aptitude à se transcender pour embarquer les spectateurs dans sa vision du rôle.

Dans le rôle de Maurizio, l’amoureux dont les intrigues de cour vont condamner Adrienne, Luciano Ganci a bien des atouts sans pour autant faire oublier les grands interprètes du rôle. La prononciation est idéale, le timbre est plaisant, mais le jeu est parfois assez caricatural. Il n’en est pas moins un partenaire à la hauteur face aux deux femmes qui s’affrontent sur scène et ses deux grands airs « La dolcissima effigie » et surtout, « L’anima ho stanca », ont déclenché de justes applaudissements.

Garanča, la grande classe !

Adrienne Lecouvreur, c’est un récit dans laquelle la rivalité féminine contrecarre la traditionnelle histoire d’amour entre la soprano et le ténor. Les actes II et III sont le théâtre d’un combat de lionnes blessées entre Adrienne et la Princesse de Bouillon.

 

On retrouvait donc Elīna Garanča dans le rôle de la Princesse. Son air d’entrée (« Acerba voluttà ») est puissant, mais on a connu plus spectaculaire, plus « rouleau compresseur » (notamment avec Clementine Margaine récemment). Mais, ce qui va suivre marque l’empreinte d’une immense artiste dont la voix s’accorde à tout moment avec le jeu. Et quel jeu ! La chanteuse a pris un malin plaisir à se faire d’abord femme amoureuse et délaissée puis jalouse face à Maurizio, puis prête à mordre à la fin de l’acte II. Elle ouvrait l’acte III comme une lionne tournant en cage, omniprésente sur scène à un point tel qu’elle aimantait notre regard, jouant avec Adrienne pour savoir qui est la mystérieuse maitresse de Maurizio, puis après le monologue de Phèdre surgissant de son siège, foudroyant sa rivale d’un éclair de vengeance. Quant à la voix, elle est toujours aussi somptueuse ; les graves sont fabuleusement naturels, les aigus tranchants. La perfection ? On n’en était pas loin, d’autant que le duo Jaho-Garanča offrait une harmonie suprême dans la différence des personnages et des timbres.

 

Finalement, l’un de nos rares regrets aura été que, dans le rôle de Michonnet, l’ami et indéfectible soutien de la tragédienne, Roberto Frontali, malgré son métier, soit un peu terne et ne puisse pas offrir les dimensions émotionnelles que ce personnage amoureux en secret.

Le Prince de Bouillon incarné par Simonas Strazdas est, lui, à la fois racé et empreint d’un soupçon de perversité nécessaire. L’abbé d’Andrea Giovannini est excellent, très théâtral, avec une voix parfois débraillée comme on l’attend de ce type de religieux défroqué.

Le quatuor de comédiens joyeux lurons (Ivo Stanchev, Carlos Osuna, Ileana Tonca et Jana Marković) qui viennent fêter l’anniversaire d’Adrienne est irréprochable.

 

Armiliato à la baguette, deux interprètes fabuleuses, une mise en scène de référence, après le Don Carlo de la veille, il n’y avait pas matière à bouder son plaisir.

Visuels : © Wiener Staatsoper / Marcel Urlaub