L’adaptation contemporaine de la Traviata par le metteur en scène australien Simon Stone est pertinente, fraîche et convaincante, grâce à l’interprétation remarquable de la soprano sud-africaine Pretty Yende qui incarne cette Violetta du XXIe siècle avec sincérité, ferveur et une belle maîtrise vocale.
Juste avant le début de la représentation, le public est informé que René Barbera, souffrant, serait remplacé au pied levé par le ténor néo-zélandais Thomas Atkins dans le rôle d’Alfredo Germont. Faisant ainsi ses débuts à l’Opéra de Paris, Atkins a, certes, permis à la représentation d’avoir lieu, mais faute de moyens vocaux face à Pretty Yende, il est resté globalement inaudible, ce qui rendait leurs duos bancals, voire comiques. L’autre bémol de cette soirée a été un public indiscipliné qui applaudissait après chaque aria, interrompant ainsi les chanteurs sur scène et le flux musical de l’œuvre. Et si l’on voulait chipoter, on pourrait également ajouter le décalage entre Atkins sur scène et Barbera sur les photos du couple amoureux qui défilent en arrière-plan.

Si l’impression générale reste positive, c’est grâce à la prestation vocale et scénique de Pretty Yende qui domine le plateau à tout point de vue, et à la mise en scène efficace et cohérente de Simon Stone. La Traviata s’ouvre ainsi sur une immense photo des yeux fermés de Pretty Yende. Lorsque les yeux s’ouvrent, le reste du visage apparaît, puis il est encadré par le cercle violet de la photo de profil sur Instagram. Tandis que le flux incessant de « likes » et de notifications défile sur une partie de l’écran, les mails de son médecin, annonçant la récidive de son cancer, s’accumulent dans sa messagerie. Puis, on voit apparaître sur ses différents fils d’actualité des messages de soutien – vantant, par exemple, les bienfaits du jus de céleri contre le cancer. Car dans la production de Stone, Violetta Valéry, est une starlette des réseaux sociaux qui vit dans une bulle transparente, au vu et au su de tous, où les fêtes se succèdent, le champagne coule à flot, les fans se l’arrachent et les selfies s’imposent.
Le scénographe australien Bob Cousins et le concepteur vidéo britannique Zakk Hein imaginent une scène tournante où les espaces de vie contemporaine se succèdent. Les volets mondains – clubs et fêtes, parisiens – Place des Pyramides, le kebab au coin de la rue – et ruraux – église, tracteur – se succèdent à une vitesse parfois vertigineuse, souvent dans un écrin blanc qui évoque la boîte à lumière utilisée pour photographier des petits objets destinés à la vente sur eBay. Une limousine blanche apparaît également sur scène – une nette amélioration par rapport à la vache qui ornait la scène à la création de la production à l’Opéra Garnier en 2019 – et les amoureux échangent un « uberbisous », le sujet de leur conversation par WhatsApp le lendemain.

Stone transpose admirablement la cruauté d’une société du XIXe siècle au XXe siècle et nous montre – on ne peut plus clairement – que notre société hyperconnectée et progressiste en apparence est tout aussi prompte à juger, à pointer du doigt, à exclure et à harceler. La mise en scène s’appuie efficacement sur l’omniprésence des interactions, des animations, des téléphones portables et des écrans, bref, sur une agitation permanente qui finira par broyer la jeune femme amoureuse et malade. Les repères scéniques sont éloquents : le logiciel AutoCAD ouvert sur son Mac, indique qu’Alfredo est architecte. Violetta prête son visage à un parfum prénommé « Estrano ». Pretty Yende chante un lumineux « Sempre libera » devant la statue de Jeanne d’Arc, flanqué d’un ivrogne, d’un couple d’amoureux et d’un Vélib et termine l’air iconique en attrapant son kebab à emporter chez Paristambul. Mais au fur et à mesure que le récit avance et que l’écart entre le bruit du monde et la solitude de son déclin physique se creuse, la mise en scène deviendra de plus en plus dépouillée.
Vêtue d’une robe dorée, une coupe à la main, Pretty Yende incarne cette influenceuse souriante et généreuse avec panache. Sa voix est chaude, ample et enveloppante, son souffle semble inépuisable, le contrôle de ses transitions est impeccable, et sa diction est claire. Pour ne rien gâcher, sa projection est prodigieuse aussi : sa voix plane aisément au-dessus de l’orchestre, tel un A380 au-dessus des nuages. Brindisi, ce joyeux toast à l’amour et à la vie, est le premier d’une série de duos entre une Yende modulant parfaitement son instrument et un Atkins qui peine à se faire entendre. Néanmoins, devant une montagne de verres d’abord, et frôlant des poubelles ensuite, les deux jeunes gens arrivent à tomber éperdument amoureux l’un de l’autre. Le public applaudit vigoureusement et crie « bravo » à tout bout de champ, une dynamique qui se poursuivra jusqu’à la fin.

Le deuxième acte s’ouvre sur une scène champêtre minimaliste : Alfredo écrase les raisins aux pieds en chantant son air, les deux sans conviction perceptible. Même seul sur scène, Atkins n’arrive pas à projeter son timbre, pourtant agréable, et est accompagné d’une impeccable diction, et c’est fort dommage. Dans le duettino du deuxième acte, Pretty Yende essaie de se rapprocher, sur le plan vocal, de son partenaire, mais ne peut s’empêcher de déployer sa voix pour nous offrir un exaltant « Amami, Alfredo ».
Sur l’écran, une série de chiffres rouges défile, révélant l’ampleur du désastre financier du couple : un découvert de 120 000 euros sur le compte commun, des lettres alarmantes de la banque, des mises en demeure. Pendant l’absence d’Alfredo, son père, Giorgio Germont, travaille Violetta au corps pour la convaincre de quitter Alfredo afin d’éviter le scandale qui compromettrait le mariage de sa sœur. Les unes des journaux qui défilent en arrière-fond en fournissent l’enjeu : « Le prince saoudien rompt ses fiançailles. Valéry au centre du scandale. »

Le formidable baryton français Ludovic Tézier – mention spéciale du Syndicat de la critique 2025-2026 – campe le personnage de Giorgio Germont avec autorité et gravitas, malgré l’encombrante serviette en cuir qu’il porte d’une scène à l’autre sans raison apparente. Contrairement aux duos inégaux entre Violetta et Alfredo, ceux entre Violetta et Giorgio sont fabuleux. Yende impressionne par ses pianissimos remarquablement maîtrisés et projetés, tandis que Tézier livre ses airs et ses répliques avec intensité et justesse. L’émotion de part et d’autre est palpable, ainsi qu’une forme de complicité qui s’installe entre ces deux personnages que tout sépare. « Che volete? questa donna conoscete ? » est comique, tellement Yende, incarnant pourtant une mourante, a plus de coffre qu’Atkins, dont le personnage est censé être emporté par une colère noire, même si son engagement scénique est convaincant.
Face à l’indéniable triomphe de Yende et Tézier et la non-pertinence affligeante d’Atkins, les Chœurs de l’Opéra de Paris sont parfaitement accordés et dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par la cheffe polonaise Marta Gardolinska, accompagne admirablement le drame sur scène. La direction de Gardolinska est attentive aux chanteurs, souple et plutôt douce, notamment au début du premier et du troisième acte, même si certains passages sont plus vigoureux, voire violents, ce qui n’est pas pour nous déplaire. L’ovation finale pour les artistes est chaleureuse. Les canettes de Coca par terre et les interruptions incessantes montrent que, visiblement, le public est totalement en phase avec cet univers superficiel et ostentatoire de la Traviata 2.0. À quand les distributeurs de pop-corn à l’entrée ?
Visuels : © Ann Ray / Opéra de Paris