Dans Viens m’embrasser, la chorégraphe Domitille Blanc fait fusionner le langage tango avec la danse contemporaine. Présentée le 11 septembre au Festival Saint-Ouen sur Scène dans une version de rue, la performance offerte par la Cie Bobaïnko est une invitation à vibrer librement sur les rythmes du tango.
Le spectacle porté par six danseurs professionnels (Isabelle Teruel, Claire Méguerditchian, Domitille Blanc, Willem Meul, Daniel Pop, Clément Broucke), le musicien-chanteur Klaar Frankenberg et six amatrices propose une immersion ludique, comique et poétique dans les codes du tango, en passant par une réinterprétation libre et joyeuse grâce à l’insertion naturelle du langage de la danse contemporaine dans cette mosaïque de styles musicaux et chorégraphiques. Conçue pour répondre à plusieurs formats, la performance Viens m’embrasser à laquelle le public a été convié dans le cadre du Festival Saint-Ouen sur Scène a été présentée à l’extérieur et en version participative, avec l’inclusion de six performeuses non-professionnelles.
Si tout évoque le tango tel qu’on s’y attend selon quelques stéréotypes bien ancrés dans les représentations les plus populaires de ce genre – la musique, le gramophone en tant qu’objet scénographique, les costumes, le rouge à lèvres – c’est dans la manière dont Domitille Blanc bouscule ses codes et les attentes préfabriquées que la performance gagne en puissance dramaturgique. Loin d’un hommage figé de type carte postale argentine, la performance convoque la transgression et la passion du tango avec audace, tout en restant connectée de manière fidèle aux références fondamentales du genre.
C’est le chanteur Klaar Frankenberg, membre du groupe Krill, qui ouvre la performance en tant que maître de cérémonie pas toujours sûr de lui. Charmant et désireux d’entrer en contact avec son audience, on remarque d’abord chez l’artiste le costume noir et la chemise blanche assortis de baskets, aussi bien que le rouge brillant à lèvres. Se déplaçant entre chant et adresses au public, l’artiste donne à ses hésitations les marques d’une touchante humanité – comme lorsqu’il écrit maladroitement « Viens m’embrasser » à la craie sur la structure en bois sur roulette – mettant ainsi à l’écart la virtuosité sans faille et la fierté macho qui caractérisent le tango. C’est aux six danseureuses d’affirmer avec force et élégance ce que l’on identifie comme signes distinctifs du tango : des mouvements de groupe à l’unisson en passant par des duos déployés entre effervescence et (auto)ironie, Viens m’embrasser mobilise un réseau de gestes chorégraphiques, sonores et expressifs qui mettent au centre la surprise et l’étonnement.
La scénographie s’intègre convenablement dans cet axe où les plaisirs sémiologiques de l’ambiguïté se joignent à l’effet surprise d’un geste non-anticipé. Invité d’honneur en tant que témoin privilégié de l’époque évoquée, le gramophone est traité avec soin par Klaar Frankenberg, pendant que les danseurs activent leur corps dans un sens souvent opposé : les verres métalliques – qui fonctionnent aussi comme un clin d’œil aux calices liturgiques – sont bousculés et frappés avec énergie, voire colère, par ce groupe d’interprètes qui migre entre sensualité et caprices enfantins. Les costumes dépassent eux aussi la dimension purement accessoire et deviennent un mode de communication fondamental entre les membres du groupe. Les vestes et les ceintures dont on a besoin de se débarrasser, les baskets qui favorisent un glissement en douceur au sol et les pantalons qui laissent circuler les électrochocs du toucher pendant les duos en ferveur constituent une sorte de langage secret que se partagent les danseureuses en l’absence d’un discours verbal articulé.
Des gags qui rappellent le burlesque du cinéma muet d’époque jusqu’aux moments de silence chargés de tension qui finissent par exploser grâce à un geste inattendu, la performance est donc pensée selon la dialectique comique-poétique, faisant de l’allusion et du sous-entendu le cœur de sa grammaire. Un exemple édifiant en ce sens est constitué par l’émouvant moment de tango entre Patrice Meissirel et Willem Meul, qui dissipe toute touche romantique lorsque l’embrassade amicale à la fin du duo se transforme en malentendu virant à l’altercation plus vite que l’on a l’occasion de s’en apercevoir. C’est ici qu’intervient l’étincelant Daniel Pop, avec sa posture de médiateur improvisé que l’on a du mal à prendre au sérieux. Vif et imposant, le danseur n’y est pas tant pour apaiser un conflit, mais plutôt pour installer une énergie renouvelée au plateau afin que la tango fiesta puisse continuer en sérénité. Dans un roumain enchanté, langue d’origine du danseur franco-roumain, Pop mêle des sonorités et des tonalités forcément joyeuses et enivrantes qui remettent la bonne entente au centre de la dynamique de groupe.
Le collectif se voit réuni dans l’espace serré qui entoure le bar en bois à roulettes. Encore des gags – toujours bien dosés entre subtilité et fous rires – et de nouveaux cycles de tensions et d’apaisements. La puissance du collectif est ici mise à l’honneur après plusieurs tableaux où l’on est invité à se pencher sur les expressivités individuelles ou en duo. Le suspense se dessine ici là où on cherche à comprendre les directions vers lesquelles le groupe se dirige – va-t-il se disperser ou se réunir encore sous des formes toujours inattendues ?Lorsque cette dynamique sait couper le souffle et nourrit le besoin de surprise des spectateurices, le pari devient risqué là où les moments de climax semblent se cumuler et mener inévitablement à une certaine dilution de cet effet surprise, car les moments qui pourraient potentiellement correspondre à la fin du spectacles sont assez nombreux pour installer une certaine confusion.
Si la joie contagieuse et le plaisir d’un espace partagé constituent le moteur de la chorégraphie signée par Domitille Blanc, il ne faut pourtant pas oublier que le tango est caractérisé, entre autres, comme « une pensée triste qui se danse » et la performance livrée par la Cie Bobaïnko le reflète pleinement. Les bruits passionnels du tango sont correctement équilibrés par la présence des moments de silence ou de ralentissement, où le contact avec l’autre se précise à la jonction entre soin et repos plutôt que dans une intention purement érotique ou festive, ce qui se manifeste surtout chez les performeuses féminines, sans tomber pour autant dans le cliché de la présence « maternelle ». Accompagné.e.s par les musiques diverses qui ponctuent le déroulement du spectacle grâce à une variété de chansons, de Viens m’embrasser de Quintin Verdu en passant par les performances live aussi sensuelles que délicates de Klaar Frankenberg, les interprètes donnent au tango un nouveau souffle entre le sol des rues de Saint-Ouen et le ciel équitablement offert à toustes.
Vu le 11 septembre au Festival Saint-Ouen sur Scène
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Visuel © Hervé Baud