Deux jours avant la clôture du festival, qui se tiendra à l’aube le 26 juillet, la Cour d’honneur fond de beauté devant les portés insensés du collectif circassien. Un geste beau, follement poétique et politique, qui explore le lien entre les humain.e.s en affirmant qu’il existe encore.
Dans ce festival assez sombre où il fut question de mémoires blessées (Jeju et la Shoah), de familles dysfonctionnelles (Bunker, Le Deuil sied à Électre) et de phrases aux allures d’actes (Capra, Maldoror…), voir Le pas du monde est une réparation de l’âme. Oui, carrément. Et cela commence dès la première seconde, où une interprète traverse le grand plateau en marchant. Elle est rapidement rejointe par tous les autres, 21 autres, hommes, femmes, divers dans leurs corps. Toustes se tiennent fermement les un.e.s les autres par les avant-bras. Ils et elles sont vêtu.e.s de tenues très basiques, populaires : des chinos beiges et des tee-shirts comme ceux que l’on trouve à bas prix dans les supermarchés. Le peuple est là, il est uni, devenant une seule personne dans son ombre, alors qu’en face de nous il est une pyramide humaine, par nature inégalitaire.
De cette première construction vont naître des envols et des portés. La pièce se résume à cela : des envols et des portés. Et quel geste ! Ne pas se lâcher, se faire confiance, se laisser porter au point de tomber à la renverse. Les un.e.s escaladent les autres comme des singes pour arriver à un premier étage puis un deuxième, transformant chaque être en géant qui peut enfin prendre de la distance avec ce qui le rend triste.

Les envols sont à couper le souffle. D’ailleurs, le public a, hier soir, fait bloc avec ces moments suspendus, au premier sens du terme, où le risque est si fort que la mort tape à la porte. Sans aucun filet, les 22 se jettent dans le vide, allant d’un bras à un autre, en espérant fort que ça aille. Le pas du monde est une splendeur sur la grande question de ce qui maintient les humain.e.s debout sur une planète qui brûle en même temps que ses démocraties.
Ce flot de portés et d’envols, cette leçon de lâcher-prise n’est pas silencieuse. Ils et elles chantent dans une langue magnifique que l’on ne comprend pas. Cela ressemble à des chants médiévaux, à du vieil italien. La sensation est universelle. Le geste est très chorégraphique, le porté étant un monument de la danse classique, et chaque temps est traversé par des dos qui se suspendent et des courses, quelque part entre Carlson et Bagouet, il y a si longtemps dans ce même lieu. Il y a de l’éternité dans Le pas du monde, au-delà du talent, de la monstruosité technique qui semble penser que se jeter dans les bras d’un autre à quatre mètres du sol est facile. Mais attendez… Ne serait-ce pas là la définition de l’amour ?
Visuel : Le Pas du Monde, Collectif XY, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon