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Jean-François Heisser, Pierre-Laurent Aymard et George Benjamin : grandes amitiés et création au piano au Festival Messiaen

par Yaël Hirsch
30.07.2026

Après avoir ouvert avec l’Ensemble Intercontemporain, le Festival Messiaen au pays de la Meije se poursuivait ce mardi 28 juillet 2026 dans le décor féérique de l’église de la Grave pour deux concerts de piano qui faisaient salle comble. Jean-François Heisser, Pierre-Laurent Aimard et George Benjamin ont fait entendre des oiseaux et leurs esquisses, ainsi qu’une création française à quatre mains de Benjamin qu’il a lui-même interprétée avec son ami et collègue Pierre-Laurent Aymard.

Disciples d’Yvonne Loriod et proches d’Olivier Messiaen

Ce mardi, il y avait un grand soleil sur le glacier de la Meije, où le Festival Messiaen proposait deux concerts dans le nid d’oiseau spirituel qu’est l’Église de la Grave. 35 ans après sa mort, la tradition des disciples d’Olivier Messiaen se perpétue. Bruno Messina, directeur du Festival, a accueilli le public averti par un éloge de la « musique d’art » (dénomination qu’il préfère à la notion de « musique contemporaine ») et un rappel des grandes amitiés qui tissaient des liens forts et sensibles entre le clavier et le crucifix. Le compositeur et chef d’orchestre George Benjamin et le pianiste Pierre-Laurent Aimard se sont rencontrés il y a 50 ans dans la classe de la femme d’Olivier Messiaen, Yvonne Loriod. Ancien résident de la Maison Messiaen, le pianiste Jean-François Heisser a également rencontré le compositeur par sa femme.

Drôles d’oiseaux

Les fameux oiseaux de Messiaen (dont le catalogue a été créé par Yvonne Loriod en 1959 à Paris) ont donné leur cadre à cette soirée, avec leur spiritualité, leur célébration des provinces françaises, leur gravité, leur manière d’à la fois taper du bec sur le clavier mais aussi de créer du lien entre le passé et le présent et entre l’humain et la nature. À 17 heures, seul au piano, c’est avec des extraits des Petites esquisses d’Oiseaux que Jean-François Heisser a pavé le chemin de traverse qu’il a dessiné pour nous dans la forêt de la création européenne. À 19h, c’est par l’intensité et la précision de trois grands oiseaux du catalogue (qu’il a enregistré in extenso en 2018) que Pierre-Laurent Aymard a introduit la création française de l’œuvre à quatre mains de George Benjamin, Divisions.

Heisser nous promène en forêt

« Des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt très sombre aux heures les plus chaudes de l’été » : c’est ainsi que Ravel présente sa pièce Oiseaux tristes, dans le seul argument qu’il donne pour une de ses compositions. Alors que nos forêts brûlent si tristement, c’est en altitude que Jean-François Heisser nous a proposé de les traverser sur les pas des romantiques, avec un programme musical extrêmement structuré, qu’il a interprété en deux blocs à la fois physiques et mystiques. Pendant plus d’une heure et demie de traversée, le jeu de Heisser est habité et généreux, avec des instants où la musique semble prendre possession de lui. Son charisme immense est renforcé par une humanité essentielle qu’il communique.

Le pianiste nous a d’abord promenés dans la musique française et dans l’héritage de Messiaen jusqu’à arriver, en deuxième partie, à deux pièces de son disciple Tōru Takemitsu, ses deux Rain Tree Sketch (1982). Au passage, il nous emmène vers Ravel et Chabrier et nous fait découvrir une pièce intéressante d’Albert Roussel, dont les couleurs résonnaient encore avec les oiseaux de Messiaen, avant de nous emmener vers le Nord, du côté d’Edvard Grieg, entre l’énergie du Petit Troll et la beauté recueillie du Repos en forêt.

Entretemps, c’est Liszt qui faisait office de passeur, notamment par ses transcriptions (La Chasse de Paganini et «Le Tilleul» du Voyage d’hiver de Schubert pour piano seul) et sa propre composition, Les Murmures de la forêt.

Le final de cette promenade nous a emmenés en 1849, au moment même où les romantiques ont proposé de se mettre au diapason de la nature et d’en interroger la forme pour donner du sens à un monde assombri. C’est avec beaucoup de lumière que Heisser nous emmène dans ces Scènes de la forêt de Schumann (1849), et l’on retrouve une aura quasi religieuse dans les «Fleurs solitaires »et une explosion des couleurs avec «L’Oiseau prophète», qui précède l’énergie du «Chant de chasse» et la mélancolie brève de «l’Adieu».

Benjamin et Aimard : « Divisions » et création

Tout le paradoxe de cette soirée tenait dans son titre, qui est celui de la création française de cette soirée. Divisions a été l’occasion de créer une cohésion profonde, à travers l’incarnation d’une amitié profonde entre Pierre-Laurent Aimard et George Benjamin. Le premier est déjà le dédicataire des œuvres pour piano solo de Benjamin, Shadowlines (2001) et Piano Figures (2004), et c’est précisément parce qu’ils aiment jouer à quatre mains depuis des années que le pianiste a donné au compositeur l’idée d’écrire pour eux deux une œuvre à quatre mains. Avant de jouer, Benjamin a lui-même pris la parole pour expliquer le titre : «Divisions», c’est le nom que les Anglais du XVIIe siècle donnaient aux variations, mais c’est aussi bien les divisions du clavier que se partagent quatre mains et aussi le partage du temps.

Le temps long de ce concert (près de deux heures) s’est d’abord ouvert dans un silence attentif et admiratif de l’interprétation magistrale et de la technicité de Pierre-Laurent Aimard lors de son interprétation de trois pièces du Catalogue d’oiseaux de Messiaen : «Le Traquet stapazin», «Le Loriot» et «Le Merle bleu». Sous ses doigts, «Le Traquet» cogne et divise, la main gauche frappe le clavier et les silences sont marqués comme des blessures ; «Le Loriot», lui, se fait plus chantant et très mystérieux et le «Merle bleu» est très loin d’être moqueur : le son est presque trop fort pour l’espace de l’église, chauffée par les lumières. Aimard nous a ensuite menés vers la musique impressionniste du Scriabine tardif, nous faisant entendre autrement la Sonate n° 10, avant de nous faire découvrir son disciple un peu oublié, Nikolaï Oboukhov, et sa Révélation de 1915. Le concert s’est terminé par la création française si attendue de Divisions ; au piano comme à la baguette la veille, George Benjamin impressionne. Entre les deux hommes, la complicité était totale : les mains se superposent et tissent un fil entre Messiaen et Benjamin, à travers des variations chaleureuses et spirituelles.

De Benjamin aux Diotima

Une soirée qui fut un véritable hymne au piano, au plus près de la nature et des grandes amitiés nouées, jadis, autour du couple Messiaen-Loriod, et qui s’est achevée par une tisane locale, en montagne, avant de se préparer à une nouvelle journée de festival. Dès le lendemain, George Benjamin et  Gaëtan Puaud reviendront sur la trajectoire du compositeur au Jardin du Lautaret, où une aubade est également prévue l’après-midi, tandis que l’église de La Grave accueillera deux concerts : le premier des trois rendez-vous du Quatuor Diotima, et le Quatuor pour la fin du Temps, par le trio Moreau et le clarinettiste Patrick Messina.