La metteuse en scène catalane Carme Portaceli investit le théâtre de Jouvet pour sa mise en scène des Bonnes.
Qui ne connaît le fait divers à l’origine de l’écriture des Bonnes ? Il s’agit de l’Affaire des sœurs Papin, qui tuèrent une nuit de 1933 leurs employeur·ses. Ce double meurtre eut un très fort retentissement, chacun·e puisant dans sa propre imagination pour motiver le crime. Il fit l’objet de nombreuses interprétations artistiques, dont La Cérémonie de Chabrol (1995) ou Les Blessures assassines de Jean-Pierre Denis (2000). Mais la pièce de Genet, mise en scène par Jouvet en 1947, est sans doute son adaptation la plus célèbre.
C’est donc une quinzaine d’années après les faits que l’auteur de Notre-Dame-des-Fleurs entreprend la rédaction de sa pièce phare. Sa proposition se distingue notamment des autres œuvres inspirées de l’Affaire par l’importance qu’il accorde à la mascarade, à la manipulation et aux méandres de la psyché : « Madame » sortie, les sœurs revêtent ses robes et jouent leur patronne comme celle-ci joue les bourgeoises ; les bonnes et leur patronne travestissent volontiers la réalité pour s’attacher l’autre ; enfin et surtout, la relation des domestiques à la maîtresse de maison est autant faite de fascination que de répulsion. Par leur acte, elles tentent sans doute d’ingérer la bourgeoise autant que l’anéantir. Certes, la dimension politique et sociale d’un tel meurtre informe également la pièce de Genet, mais sa singularité réside bien plus dans cette dimension psychanalytique.
Telle est la pièce dont s’empare la metteuse en scène catalane Carme Portaceli. Cette dernière s’intéresse volontiers aux destins de femmes, comme en témoignent ses adaptations de Madame Bovary et Anna Karénine, accueillies voilà deux ans aux Amandiers. Pour l’heure, c’est dans le théâtre même de Jouvet, premier metteur en scène de la pièce, qu’elle présente sa version de ces Bonnes. Elle opère un léger déplacement en la situant dans cet espace de la nudité qu’est la salle de bains que se situe l’intégralité de la pièce. Si les murs de celle-ci sont bleus, conformément à la représentation topique de cet espace, l’on décèle des renflements évoquant les moulures d’un appartement haussmannien. Ainsi, deux des thèmes principaux de la pièce sont donnés : la mascarade et la lutte des classes.
Les costumes soutiennent cette recherche : la fourrure blanche de Madame s’oppose à la tenue noire des deux sœurs. Aux mains de Solange (Élissa Alloula), toutefois, des gants Mappa roses, signes de sa position ancillaire autant que préfigurations du meurtre tant fantasmé. À ses côtés, sa sœur Claire (Edith Proust) oscille entre la simplicité de sa tenue de bonne et les atours qu’elle emprunte à sa maîtresse, jouée par Anna Cervinka. Ainsi, l’on ne sait plus si c’est de sa sœur ou de sa patronne que Claire est la plus proche. Peut-être est-ce alors dans la gestuelle qu’il faut chercher la ressemblance entre Claire et Solange : quand elles quittent leurs rêves pour en revenir à leurs gestes de domestiques, en nettoyant par exemple la douche ou la baignoire, leurs gestes se font saccadés, à la manière d’une marche militaire.
Pour autant, si ces Bonnes fonctionnent en ce sens que l’on y retrouve la pièce de Genet, l’on ne peut prétendre qu’elles brillent par leur inventivité : les airs de danses hip hop des chorégraphies de Ferran Carvajal signifient de façon un peu trop manifeste le désir de situer l’œuvre aujourd’hui ; ces intermèdes rappés n’apportent rien, véritablement, à l’ensemble. Quant au choix de travailler sur la disparition du décor pour figurer la destruction, on le retrouve dans de nombreuses autres pièces contemporaines. Ainsi par exemple de cette autre pièce centrée sur un personnage féminin, la Maison de poupée d’Yngvild Aspeli, qui voyait le papier peint se changer en toiles d’araignée à mesure que Nora s’émancipait de sa prison doré. La soirée théâtrale de l’Athénée est ainsi agréable, mais pas franchement marquante.
Les Bonnes, texte de Jean Genet, mise en scène de Carme Portaceli. Avec Anna Cervinka, Élissa Alloula, Edith Proust de la Comédie-Française. A l’Athénée-Théâtre Louis Jouvet, jusqu’au 25 octobre.
Visuel : © Agathe Poupeney, coll. Comédie-Française