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« Économie du désordre mondial » : l’Europe veut-elle éviter de devenir le zèbre ?

par Maxime Dorian
20.09.2026
Couverture du livre Économie du désordre mondial de Jean Tirole et Karine Van der Straeten

Parler du livre d’un prix Nobel d’économie dans un magazine culturel, hérésie ? Pas vraiment. Parce qu’une œuvre ne naît jamais hors du monde qui l’entoure et que comprendre une époque, c’est aussi comprendre ce qu’elle produira comme littérature, cinéma ou création. Avec Économie du désordre mondial, Jean Tirole et Karine Van der Straeten nous obligent surtout à regarder une réalité inconfortable : dans un monde où les rapports de force se durcissent, l’Europe peut-elle encore préserver son modèle économique, social et démocratique ? Dense, documenté et parfois exigeant, leur essai pose une question plus inquiétante encore : si nous connaissons déjà une grande partie des problèmes, pourquoi sommes-nous si incapables d’agir ?

Le zèbre européen

Il y a dans Économie du désordre mondial une image difficile à oublier.

Jean Tirole et Karine Van der Straeten l’expliquent ainsi : « Dans la savane, le lion ne s’attaque ni à l’éléphant ni à la souris. L’éléphant est trop dangereux ; la souris trop peu nutritive. C’est le zèbre, robuste, bien nourri, mais sans défense décisive, qui paie le prix de sa position intermédiaire. »

Et si le zèbre, aujourd’hui, c’était nous ?

L’Europe demeure riche, démocratique, relativement prospère et attachée à un modèle social protecteur. Mais face aux États-Unis et à la Chine, elle pourrait progressivement devenir cette puissance intermédiaire dont la richesse ne suffit plus à garantir l’influence.

Dès l’introduction, le ton est donné : « La fin d’un monde ».

Le désordre géopolitique contemporain est parfois associé à Donald Trump. Les auteurs défendent une lecture différente : il en serait davantage l’accélérateur que la cause. Les fragilités européennes lui sont antérieures et ont notamment été documentées par les rapports de Mario Draghi sur la compétitivité et d’Enrico Letta sur la fragmentation du marché européen. La réponse ne consisterait donc pas, comme certains pourraient l’espérer, à simplement attendre un retour au monde d’avant Trump : les fragilités qu’il a contribué à révéler étaient déjà là et lui survivront.

Le constat n’est donc pas totalement nouveau.

Et c’est justement là que le livre devient intéressant.

Tout le monde connaît le diagnostic. Alors pourquoi ne se passe-t-il rien ?

C’est probablement la question qui m’a le plus accompagné pendant cette lecture.

L’Europe manque d’investissements dans certaines technologies stratégiques. Elle accuse un retard dans le numérique et l’intelligence artificielle. Ses universités peinent à rivaliser avec les meilleures institutions américaines. Les questions d’éducation, de recherche et d’innovation reviennent régulièrement dans le débat public.

Des rapports sont publiés. Des économistes alertent. Des responsables politiques reconnaissent une partie du diagnostic.

Et ?

Jean Tirole et Karine Van der Straeten ne cherchent donc pas seulement à dresser une nouvelle liste de nos faiblesses. Ils s’interrogent sur les raisons pour lesquelles des diagnostics largement partagés produisent si difficilement des décisions.

C’est là que l’économie rencontre la politique, la sociologie et même la psychologie collective.

Car les obstacles ne seraient pas seulement financiers ou techniques.

Ils seraient aussi institutionnels et cognitifs.

Nos croyances, les récits collectifs auxquels nous adhérons, notre rapport au risque, à la science ou au progrès influencent notre capacité à accepter certaines transformations. À cela s’ajoutent des institutions européennes construites autour de la recherche du compromis, qui peuvent peiner à répondre à un monde où les changements technologiques et géopolitiques s’accélèrent.

Le problème européen ne serait donc plus seulement de savoir quoi faire.

Il serait de parvenir enfin à le faire.

Une mondialisation qui ne disparaît pas, mais change de visage

L’un des intérêts du livre est aussi de sortir d’une opposition devenue presque automatique : mondialisation ou démondialisation.

Comme l’écrivent les auteurs : « La mondialisation ne s’efface donc pas ; elle se transforme. Elle ne repose plus seulement sur la recherche du moindre coût, mais sur la maîtrise des dépendances critiques. Or c’est précisément là que l’Europe apparaît fragile.

Désormais s’ajoute une autre préoccupation : qui contrôle les technologies, les matières premières et les infrastructures dont nous dépendons ?

La dépendance devient alors un enjeu de puissance.

Et c’est précisément là que l’Europe apparaît vulnérable.

Dans le numérique et l’intelligence artificielle, l’innovation mondiale devient de plus en plus structurée autour des États-Unis et de la Chine. Pour Jean Tirole et Karine Van der Straeten, la réponse européenne ne consiste pourtant pas nécessairement à vouloir tout produire elle-même.

L’objectif serait plutôt de parvenir à maîtriser suffisamment de technologies ou de segments stratégiques pour conserver une capacité de négociation.

Cette distinction est essentielle.

L’autonomie ne signifie pas forcément l’autarcie.

Et le livre invite ainsi à déplacer notre regard : plutôt que de vouloir systématiquement protéger ce que nous produisions hier, il faudrait peut-être davantage nous demander ce que nous voulons être capables de produire demain.

Éducation, recherche, innovation, universités, entrepreneuriat : le véritable enjeu serait alors moins de répartir une richesse devenue rare que de retrouver les moyens d’en créer davantage.

Réformer l’Europe… mais jusqu’où ?

C’est probablement dans sa dernière partie que l’ouvrage devient le plus politique.

Les auteurs rejoignent notamment Mario Draghi sur la nécessité d’étendre le recours aux décisions prises à la majorité qualifiée au niveau européen. Ils interrogent le partage des compétences entre l’Union et les États, évoquent un renforcement des capacités budgétaires européennes et défendent l’idée qu’une partie des grands enjeux contemporains ne peut plus être traitée efficacement à la seule échelle nationale.

Technologie, puissance économique, climat, sécurité ou migrations dépassent en effet largement les frontières.

Mais comment renforcer l’Europe sans éloigner encore davantage la décision de ses citoyens ?

C’est ici que certaines propositions m’ont moins convaincu.

Les auteurs évoquent notamment la création de listes transnationales pour les élections européennes afin de faire émerger un véritable débat politique à l’échelle du continent. L’intention se comprend : aujourd’hui encore, les élections européennes sont souvent lues à travers les rapports de force politiques nationaux.

Mais la solution paraît plus facile à concevoir sur le papier qu’à mettre en œuvre. Construire une identité politique commune suppose des compromis considérables entre des histoires, des opinions publiques et des intérêts nationaux qui restent différents.

C’est peut-être d’ailleurs l’une des tensions les plus passionnantes du livre : l’échelle européenne apparaît de plus en plus nécessaire au moment même où sa construction politique demeure extraordinairement difficile.

Un livre d’économie qui parle finalement beaucoup de nous

C’est aussi ce qui surprend dans Économie du désordre mondial.

On pouvait attendre de deux économistes un ouvrage consacré essentiellement à la croissance, à l’investissement, à la concurrence ou à l’innovation.

Mais Jean Tirole et Karine Van der Straeten parlent aussi de croyances, de récits collectifs, de confiance dans la science, d’identité et de démocratie.

Parce qu’une réforme économiquement rationnelle n’existe jamais dans le vide.

Encore faut-il qu’une société l’accepte.

Les auteurs s’interrogent ainsi sur la manière de restaurer la confiance envers la science et l’expertise. Ils rappellent aussi combien les récits que les sociétés construisent sur elles-mêmes peuvent devenir des obstacles au changement.

Et une question traverse finalement tout l’ouvrage : les valeurs européennes constituent-elles une faiblesse dans un monde plus brutal ou précisément ce que l’Europe doit réussir à préserver ?

Voilà pourquoi ce livre dépasse largement le seul champ économique.

Il parle de ce que nous voulons devenir.

Un livre exigeant, mais pas réservé aux économistes

Avec ses raisonnements détaillés et ses 284 notes de bas de page, Économie du désordre mondial ne se lit évidemment pas comme un roman.

Il faut lui accorder du temps.

Revenir parfois quelques pages en arrière. Relire un raisonnement. Poser le livre quelques minutes avant de poursuivre.

Ce n’est certainement pas celui que j’emporterais pour lire dans le métro entre 3 stations.

Mais sa grande réussite est de rester accessible sans sacrifier la complexité de son sujet.

Et à l’heure où l’économie et la géopolitique sont souvent réduites à quelques minutes de débat télévisé ou quelques centaines de caractères sur les réseaux sociaux, prendre le temps de suivre un raisonnement jusqu’au bout possède presque quelque chose de salutaire.

On n’est d’ailleurs pas obligé d’adhérer à toutes les solutions proposées pour trouver le diagnostic stimulant.

C’est aussi à cela que sert un essai : non pas nécessairement nous donner des réponses définitives, mais nous obliger à reformuler nos questions.

Et si le véritable danger était de savoir sans agir ?

L’épilogue reprend les principaux éléments de l’ouvrage en utilisant la « grille de Chester Barnard », pour lequel « pour qu’une organisation fonctionne, trois conditions doivent être réunies : un objectif commun, une volonté individuelle d’y contribuer, un bon système de communication. »

Appliquée à l’Europe, cette grille laisse une impression étrange.

Avons-nous encore un objectif suffisamment commun ?

Sommes-nous prêts à accepter individuellement les transformations nécessaires pour l’atteindre ?

Et sommes-nous capables d’en débattre collectivement à l’échelle européenne ?

Au fond, Économie du désordre mondial ne décrit pas seulement une Europe confrontée à la puissance américaine, à l’ascension chinoise ou aux bouleversements technologiques.

Il décrit une Europe confrontée à elle-même.

Refuser la dépendance et le déclassement supposerait davantage d’Europe, selon les auteurs. Mais pas l’Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

Le monde dans lequel le projet européen est né n’existe plus. La question n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut préserver l’Europe telle qu’elle est, mais ce qu’elle doit devenir pour préserver ce à quoi nous tenons en elle.

Et lorsque l’on referme ce livre, l’image du début revient.

L’éléphant. La souris.

Et ce zèbre, robuste et bien nourri, qui semble encore hésiter à comprendre pourquoi le lion le regarde.

Économie du désordre mondial.

Jean Tirole (Prix Nobel d’économie) et Karine Van der Straeten

Ed : Albin michel – Puf