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« Le mur » de Christian Guay-Poliquin : apprendre à tenir

par Marianne Fougère
31.08.2026

Dans un monde privatisé jusqu’à l’os, Christian Guay-Poliquin creuse une brèche entre adaptation, fuite et désir de vivre autrement.

Un monde de l’autre côté

 

Héléna traverse la ville à vélo, une remorque chargée d’outils derrière elle. Elle travaille pour une agence de rénovation : un balcon à consolider, une toiture à colmater, une fuite à réparer. Le temps d’un chantier, elle entre dans l’intimité des habitants avant de reprendre la route. Autour d’elle, la ville change lentement de visage. Le lierre grimpe, les roseaux avancent, les iguanes tombent des arbres et la pluie semble ne plus vouloir s’arrêter. Au milieu de cette végétation qui gagne du terrain se dresse un mur frontalier, massif, infranchissable, qui coupe le territoire autant qu’il obsède les imaginaires.

 

Pourtant, Le mur n’est ni une dystopie ni un récit postapocalyptique où quelques survivants chercheraient à reconstruire ce qui a disparu. Le monde fonctionne. Autrement, mais il fonctionne. Les États semblent s’être effacés au profit d’agences privées qui organisent le travail, les déplacements, les logements, tandis que les gardes-frontière patrouillent. Héléna, elle, avance avec les moyens du bord, poursuivie par un passé dont elle aimerait se défaire. Jusqu’au jour où, dans le sous-sol humide d’un immeuble, elle découvre des tunneliers clandestins creusant sous la frontière. Soudain, traverser devient possible.

 

Ceux qui empêchent le monde de tomber

 

Christian Guay-Poliquin pourrait faire de cet univers entièrement privatisé une démonstration politique. Il choisit quelque chose de plus troublant : ne pas nous dire immédiatement ce qu’il faut en penser. Pas d’effondrement spectaculaire, pas de société devenue grotesquement invivable pour mieux dénoncer la nôtre. Cette nouvelle normalité possède ses règles, ses absurdités, ses violences, mais aussi une forme de continuité. Le monde n’est pas terminé. Des gens se lèvent le matin, travaillent, réparent des toits, inventent des solutions parce qu’il faut bien continuer à vivre.

 

Et ce sont précisément ces gestes qui donnent au roman sa force. Le mur parle moins de rénovation que de toutes celles et ceux qui, sans qu’on les regarde vraiment, empêchent matériellement le monde de tomber. Héléna sait bricoler, observer, improviser. Dans un univers où les structures collectives se sont métamorphosées, cette intelligence de la main devient une puissance. Guay-Poliquin écrit ainsi la capacité d’adaptation sans la transformer en grande vertu héroïque : ses personnages ne sauvent pas le monde, ils trouvent comment tenir jusqu’au lendemain. Et peut-être ont-ils, pour cette raison même, une longueur d’avance sur tous ceux qui attendent encore que les anciennes règles reviennent.

 

La brèche

 

Sous ses airs de ne pas y toucher, Le mur est pourtant beaucoup plus politique qu’il n’y paraît. Non parce qu’il fournirait une lecture à clé de notre présent, mais parce qu’il imagine sérieusement un monde où ce que nous tenons pour immuable a déjà disparu. L’État, les frontières, le travail, la propriété, le rapport à la nature : tout est légèrement déplacé, suffisamment pour rendre notre propre organisation du monde soudain moins évidente. La nature, elle aussi, poursuit son avancée sans demander la permission. Là où les humains construisent des murs, elle passe par les fissures.

 

Puis vient cette autre brèche, celle qui s’ouvre devant Héléna. Partir ou rester ? Traverser ou continuer à réparer ce qui se trouve de ce côté-ci ? La question déborde immédiatement la frontière de béton. On la connaît toutes et tous sous des formes moins spectaculaires : quitter un couple, un travail, une ville, une vie devenue trop étroite. Guay-Poliquin ne transforme pas ce choix en symbole pesant ; il lui laisse son incertitude. C’est peut-être ce qui rend Le mur si percutant : là où d’autres romans dressent une frontière pour enfermer leurs personnages face à eux-mêmes, celui-ci creuse. Et rappelle qu’un mur, aussi massif soit-il, contient toujours quelque part la possibilité d’un passage.

Notre dossier rentrée litteraire 2026

Christian Guay-Poliquin, Le mur, sortie le 12 août 2026, La Peuplade, 168 p., 20 euros.

Visuel : @ Couverture du livre