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« Décolorer sa fille » de Lucie Bérard : ce qu’on n’arrive pas à laisser derrière soi

par Marianne Fougère
28.08.2026

Un premier roman poisseux et singulier sur les héritages dont on croit pouvoir s’affranchir en changeant simplement de décor.

Partir ne suffit pas

Paula a quitté la banlieue parisienne pour s’installer au bord de la mer avec Tom, son compagnon jardinier. Elle voudrait que ce déménagement soit une coupure nette : un appartement neuf, une autre lumière, une autre vie, loin de la tour HLM de son enfance et de tout ce qu’elle associe à ce passé. Mais les femmes de sa famille continuent d’habiter ses pensées, tandis que le présent se dérègle peu à peu.

Enfermée chez elle avec sa chienne Scarlett, Paula observe, nettoie, range, recommence. Sa vie se resserre autour de gestes domestiques jusqu’à prendre une tournure presque menaçante. Dehors, un immeuble brûle. Dedans, quelque chose remonte. Lucie Bérard saisit très bien ce moment où l’on voudrait être devenue adulte pour de bon, définitivement séparée de l’enfant que l’on a été, alors même que tout rappelle que l’émancipation n’efface rien.

La classe colle à la peau

Décolorer sa fille travaille aussi, très finement, la question du transfuge de classe. Paula a changé de lieu, de quotidien, de milieu peut-être, mais elle reste traversée par ce qu’elle a appris à fuir. La précarité n’est pas seulement affaire d’argent : elle façonne les gestes, les peurs, le rapport à l’espace, à la propreté, à la réussite, à ce qu’une “bonne vie” devrait être.

Lucie Bérard ne théorise jamais lourdement cette fracture. Elle la fait sentir dans le corps même de son personnage, dans cette obsession de tenir son intérieur, de maîtriser ce qui peut l’être, alors que tout le reste menace de déborder. La charge domestique intériorisée devient presque une seconde peau. Et derrière elle affleurent le deuil, la filiation féminine, la honte sociale, la peur de reproduire ce dont on a voulu s’arracher.

Une langue qui enferme puis relâche

Lucie Bérard construit une prose qui avance par resserrement. Les détails du quotidien prennent peu à peu une importance démesurée, les perceptions se brouillent, les gestes les plus ordinaires acquièrent quelque chose d’inquiétant. Le réel ne bascule jamais franchement, mais il se décale suffisamment pour que l’on partage le trouble de Paula sans toujours savoir où placer la frontière entre ce qui arrive et ce qu’elle projette.

Cette proximité aurait pu devenir écrasante. Elle donne au contraire au roman sa force, parce qu’elle permet d’accompagner les déplacements minuscules du personnage sans forcer la transformation. Paula ne “guérit” pas soudainement de son passé. Elle reprend pied, lentement, imparfaitement. Première découverte pour moi des éditions Les Intranquilles, fondées par Paloma Grossi, Décolorer sa fille est l’une des très belles surprises de cette rentrée : un roman qui montre avec une grande justesse que ce que l’on fuit sait toujours retrouver le chemin jusqu’à nous.

Notre dossier rentrée littéraire 

Lucie Bérard, Décolorer sa fille, sortie le 19 août 2026, Les Intranquilles, 254 p., 20 euros.

Visuel : @ Couverture du livre